Bethany Cosentino forme avec Amanda Brown Pocahaunted, duo de Los Angeles connu pour ses compositions longues, éthérées et presque méditatives. Sa musique est à la fois apaisante et anxieuse, et donne parfois l’impression d’être plongé dans un sommeil peuplé de rêves cauchemardesques. Entre une batterie conquérante, une guitare paisible et des voix rugissantes, Pocahaunted semble toujours palpiter, tendre et converger vers un univers sonique que l’on n’atteindra probablement jamais. Mais si l’on ne peut pas savoir où les filles de Pocahaunted nous emmènent, on peut au moins savoir d’où elles viennent.
Visitation Rites : Peux-tu me parler de ta progression d’un songwriting classique aux drones et au noise de Pocahaunted ? Je me rappelle qu’avant Pocahaunted, il n’y a pas si longtemps, tu écrivais des chansons avec des paroles, des ponts et des refrains. Comment et quand as-tu fait la transition vers quelque chose de plus dissonant ?
Bethany Cosentino : Je commençais à vraiment me lasser du songwriting traditionnel, quand Amanda m’a approchée et m’a proposé de former un groupe avec elle. Nous n’avions à cette époque pas encore l’idée de ce que notre musique serait. J’ai une formation musicale assez poussée, alors je me disais que je partirais simplement de là, et que j’essayerais de construire quelque chose. Mais quand nous avons commencé à jouer, la sonorité de Pocahaunted nous est simplement venue. Nous n’avons jamais essayer de la questionner, ou de lui coller une étiquette. Nous avons simplement joué la musique qui nous est venue, et qui est sortie de nous. Ce n’est que plus tard que les gens ont commencé à nous qualifier de groupe “drone”.
Est-ce que raisonner en terme de genre est pertinent ? Comment qualifierais-tu la musique de Pocahaunted, si tu le devais ?
Eh bien, comme je le disais tout à l’heure, nous jouons la musique que nous jouons parce que c’est cela qui vient de nous. Amanda et moi avons des goûts musicaux très différents, et aucune d’entre nous n’écoutons vraiment de groupes “drone”, alors je dirais qu’il n’est pas très important pour nous d’être qualifiées ainsi. Nous jouons la musique que nous jouons parce qu’elle nous est en quelque sorte inspirée par nos différents goûts, et ce n’est qu’un hasard si le résultat de ce mélange est cette musique bourdonnante et extatique.
Peux-tu m’en dire un peu plus sur ces influences ? Les influences drone et noise sont évidentes, mais j’entends aussi les divas du XXe siècles. Ta voix, c’est celle de Buffy-Saint Marie, d’Elizabeth Fraser et de Mariah Carey… Peux-tu me parler de quelques-unes des divas qui inspirent Pocahaunted ? J’entends Patsy Cline, également. Est-ce que je suis fou ?
Eh bien, oui, effectivement, on est très “divas”. Amanda et moi blaguons souvent sur cela, mais ce n’est pas vraiment une blague. Nous sommes bruyantes, exigeantes et demandons beaucoup d’attention. Nous sommes aussi très, très inspirées par des tas de femmes musiciennes, et je crois que cela s’entend bien, dans notre musique. Nos chansons ont vraiment une qualité “féminine”, et je pense que, au-delà de ces superpositions de voix de femmes, la musique elle-même transmet des vibrations féminines. Je suis vraiment inspirée par Elizabeth Frazer, je crois que c’est assez évident. J’aime aussi vraiment Patsy Cline, alors ta comparaison me plaît beaucoup. Je suis également inspirée par un tas de chanteuses de soul des années 60 et 70 comme Irma Thomas, Doris Duke et, bien entendu, Aretha Franklin. On adore toutes les deux Nina Simone, et d’autre chanteuses de jazz.
Je te connais en tant qu’amie, et je dois dire que ta personnalité semble très différente de celle de tes disques. Tu es bavarde, verbale et présente, en tant que personne, et distante, lointaine et non verbale, sur tes disques… Deviens-tu quelqu’un d’autre quand tu joues et quand tu enregistres ?
Je ne crois pas que je sois si différente, quand je joue ou quand j’enregistre. Amanda se donne beaucoup de mal pour que je sois “sérieuse”, sur scène. Je crois qu’elle prend les concerts beaucoup plus au sérieux que moi. Je veux dire, comprends-moi bien, je suis dans le truc, mais pour moi, c’est un peu plus difficile. C’est moi qui joue de la guitare et qui porte la chanson, alors je suis toujours un peu nerveuse et je fais beaucoup d’efforts pour me concentrer. On a commencé à jouer avec un groupe plus classique, récemment, et c’est plus facile pour moi de me détendre et de poser ma guitare de temps en temps. Quand je peux le faire, c’est plus facile pour moi d’entrer dans le côté “performance”.
Quel est le processus d’écriture de Pocahaunted ? Que planifiez-vous, et qu’est-ce qui est du domaine de l’imprévu ?
Généralement, Amanda et moi faisons une séance de “brainstorming”. Nous disons “nous voulons que cet album sonne comme…”, et puis nous jetons quelques formules insensés, comme “les Talking Heads rencontrent les Cocteau Twins jetés dans un mixeur après avoir fumé des tas de pétards”. On n’écrit pas vraiment de chansons. J’arrive avec un simple riff de guitare, et on rajoute des trucs par-dessus. La plupart de nos albums sont cependant basés sur des idées précises, avec lesquelles nous travaillons en espérant qu’elle se développeront de manière à constituer un album particulier, unique. Nous essayons vraiment de progresser et d’évoluer avec chaque enregistrement, et je pense que nos influences personnelles sont de plus en plus manifestes au fil de nos albums.
Une dernière question. Quel est le meilleur moment de la journée pour écouter un album de Pocahaunted ? Le matin ? L’après-midi ? Le soir, après une longue journée de travail ? Juste avant d’aller au lit ?
La nuit, j’imagine… Oui, la nuit. Quand l’obscurité est fantomatique. Qu’il y a de la brume. Et près de montagnes, ou bien de l’océan. Oui, écoute-nous la nuit dans la nature.
Alexander Frank
Traduction : Sophie Pécaud
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