Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité du récent communiqué des Instants Chavirés, “laboratoire des musiques improvisées, expérimentales et bruitistes” de Montreuil depuis 1991, l’une des rares scènes françaises de renommée internationale à œuvrer pour que les expérimentations musicales les plus pointues aient droit de cité, menacée par une baisse de financement drastique. Pour que les Instants continuent à vivre, prenez le temps de signer la pétition de soutien en ligne.
Archive for the ‘French’ Category
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Saturday, July 18th, 2009Jonathan Kane, Jet Ear Party, Radium, 2009
Monday, June 15th, 2009
Exploitant la veine ouverte par February (2005), premier LP solo de Jonathan Kane (lire notre entretien), et I looked at the sun (2006), très réussi EP subséquent, Jet ear party recèle de longues plages de « blues progressif ». Kane y roule et déroule inlassablement des boucles entêtantes, expurgeant le genre de toutes ses accidents pour n’en garder que l’essentiel : le riff ciselé, exemplaire, répété ad infinitum. Une quête initiée lors de ses années passées à jouer avec les plus grands du courant minimaliste new-yorkais, mais surtout, la quête ultime du genre duquel il est issu et aux sources duquel il puise son inspiration, le blues : « Ecoute Mississippi Fred McDowell, Son House, John Lee Hooker, nous conseille-t-il. Ces artistes ne jouaient souvent que des pièces consistant en un accord bourdonnant et un riff hypnotique, répétitif ! ».
Hi Red Center, Assemble, Joyful Noise, 2009
Thursday, April 23rd, 2009
Depuis 2003 et Architectural Failures (2003), leur premier opus, Hi Red Center nous emmène de l’autre côté du miroir. Avec Assemble, tout juste sorti chez Joyful Noise, les quatre compères new-yorkais nous propulsent dans un monde brillant et coloré où tout n’est que faussement accueillant ; si chez Lewis Carroll les fleurs s’invectivent, chez Hi Red Center, les beaux gosses sont édentés (“Toothless Beau”), et les géants pas si grands que cela (“Littlest Giant”). Dès l’ouverture de l’album – un jeu de déphasage brinquebalant -, le ton est donné : tout peut basculer à tout instant. De chanson en chanson, la logique est joyeusement bousculée, le sens commun mis sens dessus dessous ; à peine un riff est-il esquissé, à peine un backbeat est-il installé, que les quatre garçons font tout exploser dans un joyeux feu d’artifice.
News : Soutenez le Farniente Festival
Tuesday, April 21st, 2009
Fin septembre 2008, l’équipe de l’association le Sens du Poil annonçait que l’organisation de la troisième édition du Farniente Festival était mise à mal par la nouvelle municipalité de Pornichet, qui coupait brutalement toute subvention et toute aide logistique (retour sur l’affaire ici). Aujourd’hui, les acteurs de la politique culturelle de la Ville obligent l’équipe du festival à quitter le territoire communal.
News : Capillary Action en tournée
Tuesday, April 21st, 2009
“La prochaine étape, ce sera un ensemble entièrement acoustique – guitare classique, contrebasse, trompette, percussions, accordéon et voix –, qui mettra en avant le côté plus mélodique de Capillary Action”, nous expliquait Jonathan Pfeffer en octobre dernier, alors que nous l’interrogions à propos de ses projets. Cette nouvelle formation de Capillary Action a débuté en février dernier une gigantesque tournée mondiale (19 dates américaines, 15 au Royaume-Uni, 48 en Europe continentale), qui passera dans le coin fin avril et début mai. Un rendez-vous à ne pas manquer !
Pocahaunted : Interview avec Bethany Cosentino
Saturday, February 21st, 2009
Bethany Cosentino forme avec Amanda Brown Pocahaunted, duo de Los Angeles connu pour ses compositions longues, éthérées et presque méditatives. Sa musique est à la fois apaisante et anxieuse, et donne parfois l’impression d’être plongé dans un sommeil peuplé de rêves cauchemardesques. Entre une batterie conquérante, une guitare paisible et des voix rugissantes, Pocahaunted semble toujours palpiter, tendre et converger vers un univers sonique que l’on n’atteindra probablement jamais. Mais si l’on ne peut pas savoir où les filles de Pocahaunted nous emmènent, on peut au moins savoir d’où elles viennent.
Rencontre avec Jonathan Kane : la renaissance d’un bluesman
Sunday, January 18th, 2009
Il était une fois Jonathan Kane, batteur volcanique à l’aise aussi bien dans le monde du rock industriel – il est le co-fondateur du mythique groupe Swans – que dans celui de la musique contemporaine – il collabore régulièrement avec Rhys Chatham et La Monte Young – et celui du blues. Jonathan Kane est batteur, mais aussi compositeur. Depuis 2005, il cisèle des pièces répétitives au feeling définitivement blues, toutes sorties sur le label de musique expérimentale Table of the Elements. Retour sur ces récents enregistrements.
Tout commence en 2005. Jeff Hunt, directeur de Table of the Elements, demande aux artistes de son label d’interpréter et d’enregistrer une pièce de leur choix en vue d’une compilation. Un seul impératif : qu’elle ait été écrite par un grand compositeur du XXe siècle. Jonathan Kane choisit Guitar Trio de Rhys Chatham. “ J’ai toujours adoré jouer Guitar Trio avec Rhys, mais pour mon arrangement, j’ai dû le ralentir et le faire swinguer. C’est devenu un blues féroce. Quand j’ai vu à quel point ça marchait, j’ai tout de suite commencé à écrire ma propre musique pour ensemble de guitares électriques, de ma propre perspective de bluesman.”
Associer les principes du minimalisme et ceux du blues pour en faire surgir une musique à la fois formellement rigoureuse et terriblement festive ? Pour Jonathan Kane, c’est une évidence : “Je crois que je le faisais bien avant que je sache ce qu’était le minimalisme. Je viens du blues. Enfant, je participais à des jam sessions qui duraient vraiment, vraiment longtemps. Pas seulement des solos sans fins, mais aussi le groove… profond et long.” Et d’ajouter : “Écoute Mississippi Fred McDowell, Son House, John Lee Hooker. Ces artistes jouent souvent des pièces consistant en un simple accord bourdonnant et en un riff hypnotique, répétitif. Minimaliste, non ?”
C’est grâce à un retour au blues pur et dur que le projet de la composition des pièces de February a pu émerger dans l’esprit de Jonathan Kane, qui s’était peu à peu éloigné de son amour de jeunesse pour se consacrer à d’autres genres. “Après avoir joué de la musique minimaliste, de l’industriel, du rock expérimental, de l’improvisation, du free, du noise, du jazz et à peu près tout le reste pendant des dizaines d’années, mon frère et moi avons reformé notre premier groupe, le Kane Bros. Blues Band. Ce faisant, j’ai redécouvert mon amour inconditionnel et mon besoin de jouer… du blues. […] Le Kane Bros. Blues Band m’a donné l’inspiration spirituelle pour retourner au feeling musical qui m’attire. Bien sûr, une fois cela établi, j’ai dû repousser les frontières de mon univers musical, le blues, et c’est ce que je continue de faire, mais le Kane Bros. Blues Band m’aide toujours à garder les pieds sur terre.”
February, opus de cinq pièces instrumentales, déploit les possibilités musicales offertes par le blues d’une manière originale. Imaginez Terry Riley qui se serait emparé d’un riff de Muddy Waters et l’aurait inlassablement répété, décomposé et recomposé en un kaléidoscope explosif, soutenu par une basse volubile et une batterie ardente, et vous ne serez pas loin d’imaginer ce qu’est la musique de Jonathan Kane.
Mais à propos, pourquoi “February” ? “Il y a plusieurs raisons. D’abord, et c’est la raison la plus simple, j’ai terminé l’enregistrement en février 2005. Ensuite, cette musique, c’est du blues et, il faut l’admettre, février est le mois le plus froid, le plus sombre, le plus rude et “bleu” de tous. Pourtant, je l’aime, j’aime l’hiver. Je suis très productif à cette période de l’année. Ce qui m’amène à mon dernier point… il m’est arrivé de mauvaises choses, en février. À tel point que j’appréhendais l’arrivée de ce mois. Composer cette musique était une expérience cathartique, un moyen de reconquérir ce mois et de le célébrer. Et voilà. Pour moi, février représente le meilleur et le pire de ce que la vie a à offrir, mais finalement, c’est bon, c’est positif.”
Depuis, Jonathan Kane a continué d’explorer la voie ouverte par February avec I Looked at the Sun, qui propose une version détonante du classique de Mississippi Fred McDowell, et plus récemment, avec une interprétation de The Little Drummer Boy. Un classique de Noël revu et corrigé d’une manière délicieusement décalée et efficace. “J’ai commencé à jouer cette mélodie sur ma guitare il y a deux ans, pendant les vacances de Noël, et j’ai pensé que cela ferait une jolie chanson de Noël minimaliste. Et puis, l’année dernière, Jeff Hunt a demandé à tous les artistes de Table of the Elements d’enregistrer une chanson pour une compilation de Noël. J’ai parié sur The Little Drummer Boy. Apparemment, j’ai été le seul à proposer quelque chose, alors Jeff l’a sorti en single.”
Un nouvel album est prévu pour la fin de cette année : “Ce sera un LP. J’ai tout un tas de nouvelles choses à propos desquelles je suis très enthousiaste. Je creuse encore plus profondément le sillon de mes trois premiers disques, mais il y aura quelques surprises, quelques nouveaux éléments introduits. Je ne veux pas en dire trop, j’espère qu’il sortira à l’automne 2008.” En attendant, Jonathan Kane et son groupe baptisé… February seront en tournée en Europe au printemps 2008. À ne pas manquer.
Sophie Pécaud
Photo: Amanda Bruns
Publié dans Fragil, janvier 2008.
Chris Corsano, Mick Flower, et l’extase de l’abandon
Tuesday, December 9th, 2008
Le mois dernier, au Festival SOY, plus d’une centaine d’auditeurs plein d’espoir se pressaient dans un petit bar du coin pour assister à une extatique performance entre Chris Corsano, prodige de la batterie originaire de la Nouvelle Angleterre, et Mick Flower, gourou du drone britannique. Nous ne pouvions pas manquer l’occasion de leur poser quelques questions.
Peut-être faut-il féliciter d’un tel succès les Nantais, capables de mobiliser des foules pour le genre de concert qui n’attirerait normalement qu’un petit cercle d’aficionados de l’expérimentation et de l’improvisation. Mais peut-être en faut-il féliciter Corsano et Flower eux-mêmes, qui, avec The Radiant Mirror, leur premier LP, ont concocté quelque chose qui n’est pas éloigné d’un cross-over. Leur instrumentation est simple : une batterie, un sac plein d’objets incongrus (des bols tibétains, quelques bâtons, quelques vêtements, une corde de guitare et son pont), et un instrument indien assez rare, qui sonne comme un sitar sous stéroïdes électroniques. Et pourtant, presque par magie, Corsano et Flower arrivent à condenser les plus hautes envolées de l’euphorie humaine en une seule onde sonore, s’étirant et palpitant à l’infini.
Visitation Rites: Quand et comment avez-vous commencé à jouer ensemble ? Était-ce avec le Vibracathedral Orchestra, ou votre amitié musicale est-elle plus ancienne ? À quelles autres occasions avez-vous joué ensemble ?
Chris Corsano : Notre duo date de juin 2005, d’un concert qu’on avait demandé à Mick de faire à Leeds. C’est donc lui la tête pensante. Nous avions déjà joué deux fois en 2004 au sein d’un bien plus grand ensemble, quand Paul Flaherty et moi collaborions avec le Vibracathedral Orchestra. Plus tard, en 2005, j’ai joué plusieurs fois en tant qu’invité dans le Vibracathedral Orchestra (un concert par-ci, une jam par-là), mais je n’en ai jamais été membre à part entière.
Qu’est-ce qu’un banjo japonais, et comment en joue-t-on ?
Mick Flower : C’est un instrument indien, quelque chose entre le tympanon et l’autoharp – il a dix-sept cordes. Le mien est électrique, avec des micros et une finition sunburst.
Quand on écoute The Radiant Mirror, entend-on seulement un banjo japonais et une batterie, ou bien ajoutez-vous d’autre instruments (ou objets) à l’équation ?
Mick Flower : Oui, c’est juste un banjo japonais et une batterie. Il y a aussi un tampura électronique qui bourdonne tout le temps, mais on ne peut l’entendre que lorsqu’on joue doucement.
Écoutiez-vous beaucoup de musique indienne lorsque vous avez enregistré The Radiant Mirror? Si oui, quel genre ? Vouliez-vous consciemment renvoyer à ces influences ?
Chris Corsano : J’écoutais alors et j’écoute toujours E. Gayathri, Shruti Sadolikar, Nikhil Banerjee, Bismillah Khan, Debashish Bhattacharya, Veena Sahasrabuddhe, Alla Rakha, Zakir Hussain, et aussi un peu de musique du Pakistan (en particulier Nusrat Fateh, Ali Khan et Aziz Mian). Je ne dirais pas que nous faisons consciemment l’effort d’émuler ou d’adapter ces influences, mais nous ne les renions pas non plus.
Quel genre de “planification” avez-vous établi quand vous avez décidé d’enregistrer l’album ? Avez-vous décidé en amont de certains éléments stylistiques ou structurels, ou bien vous laissiez-vous simplement porter par l’inspiration ? J’imagine que je suis simplement en train de vous demander de décrire un peu votre processus de travail…
Chris Corsano : Je crois que l’idée était simplement d’appuyer sur le bouton [rec], de jouer pendant un moment, et de s’occuper de corriger et modifier certaines choses plus tard. Ce que nous faisons est toujours improvisé, bien que les instruments et les accordages que nous utilisons soient toujours à peu près les mêmes. Il reste encore un tas de trucs à faire au sein de ce cadre.
Comment le projet évolue-t-il quand vous jouez live, en fonction des lieux, des auditoires, des états d’esprit ? Y a-t-il des éléments qui restent les mêmes dans toutes les performances de Corsano et Flower, exceptés Corsano et Flower eux-mêmes ?
Chris Corsano : Je dirais que les choses changent beaucoup. Rien que lors des concerts que nous avons fait récemment (Aalst, Nantes, Paris), la longueur, la structure, la dynamique des différents sets était très différente.
<strong>Quels ont été les défis que vous avez relevé pour enregistrer votre album ? Qu’avez-vous appris de cette expérience ? Avez-vous beaucoup changé votre approche ?
Chris Corsano : Je n’ai pas le sentiment d’avoir travaillé différemment avec Mick. Fondamentalement, je réagis à ce qu’il fait, tout en essayant d’apporter ma touche personnelle. Si ce que je fais avec Mick sonne différemment de mes autres projets, eh bien, je dirais qu’il faut en créditer Mick, dont le son est unique.
Qu’est-ce que la liberté, en musique, signifie pour vous ? Je ne parle pas de la liberté dans un sens très précis, je pense juste à cet espace ouvert que vous vous efforcez de cultiver quand vous décidez de jouer ou d’enregistrer ensemble. “Libre”, “free” est un mot pas mal utilisé en critique musicale, mais il est finalement aussi ambigu dans ce contexte que dans le contexte politique. Ça m’intéresse de savoir ce que vous en pensez, surtout qu’on utilise généralement ce mot quand on parle de vous.</strong>
Chris Corsano : Tu as raison, c’est vraiment ambigu. On peut considérer que cela renvoie à l’émancipation de contraintes comme des structures ou des partitions prédéfinies (ce que nous faisons), ou bien à l’émancipation d’une pulsation constante (ce que nous faisons parfois, mais pas tout le temps), ou bien encore à l’idée d’une ouverture d’esprit quant à la forme que peut prendre la musique. En fait, “free” et ce genre d’étiquettes sont juste des raccourcis, auxquels je ne me raccroche pas trop.
Propos recueillis par Emilie Friedlander
Traduction : Sophie Pécaud
Photos : Hrvoje Goluza
Publié dans, décembre 2009.
TV Buddhas et Spoono à l’Hurluberlu (Nantes) : psy-sex indien et americana londonienne
Friday, November 28th, 2008
Il y a quelques semaines, à l’Hurluberlu, à Nantes, avait lieu l’un de ces concerts hétéroclites et intimistes dont Yamoy a le secret. L’association avait cette fois-ci programmé deux groupes venant de coins opposés de la planète. À une époque où les duos mixtes de rock rétro font autant recette sur MTV que les émissions de télé-réalité, TV Buddhas apporte un nouveau souffle à une formule battue et rebattue. De la même façon, Jack Allett, alias Spoono, trouve sa voie dans une tradition de folk américain hantée par les fantômes d’anciens maîtres.
Les ingrédients du mélange TV Buddhas ? “Deux êtres humains hurlant, un Twin Reverb avec assez de réverb’ pour abattre un éléphant, un tom basse, une caisse claire et une cymbale.” Quand “Evil Haring” et “Mickey Killer” débarquent sur scène, un paisible dimanche en fin d’après-midi, la clientèle de l’Hurluberlu a de quoi être surprise ; la quantité de son que le duo israélien sait tirer d’une guitare électrique et d’une batterie réduite à sa plus simple expression est étonnante. Les voisins ne tardent pas à réagir. Lors d’un set de vingt minutes, abrégé par la plainte d’un appartement voisin, le groupe trouve le moyen de donner un nouveau sens à l’idée quelque peu rebattue de faire plus (de son !) avec moins (de moyens).
Dire que les TV Buddhas font plus de bruit que l’on aurait cru possible de deux personnes est insuffisant. L’intérêt de leur musique réside moins dans son volume que dans sa plénitude et son intensité. Les riffs réverbérés de Evil Haring, joués en open-tuning, expriment autant de basses que d’aigus. Chaque accord, gras, résonnant, s’abat sur l’auditoire comme le ferait une vague froide et salée ; la sensation de noyade qui en résulte est aussi délicieuse que suffocante. Le phrasé volcanique de Haring, rêveur et distendu à certains moments, nettement ciselé à d’autres, rappelle autant les pérégrinations post-apocalyptiques d’Om ou de Sun O))) que les crescendos baroques de Pentagram ou de Black Sabbath. Pénétrant ce mur sonore des motifs géométriques qui lui sont propres, sa complice Mickey Killer cogne sa batterie avec assez de force pour mettre au tapis sa collègue rayée d’MTV.
Sur leur site web, les TV Buddhas se classent eux-mêmes entre musique religieuse, psychédélique et de transe – selon leur propre terme, “Indian Psy-sex”. Bien qu’ils doivent beaucoup à la musique classique indienne, leur relation à cette tradition tient plus à la structure de leur musique qu’à son esthétique de surface. Même lorsque la voix de Haring domine les autres ingrédients du mélange, ses doigts continuent à tirer de sa guitare des motifs mélodiques répétitifs évoluant constamment, rappelant les râgas indiens par leur nombre restreint de notes. Le jeu de Mickey Killer semble également refléter ce principe. Répétant des motifs percussifs courts et dentelés, elle élabore un contrepoint subtil à la guitare de Haring, dévoilant l’extraordinaire lyrisme de leur musique grâce à une extrême économie de moyens. Bien que la composante “sexuelle” de leur musique ne soit pas la plus patente – les gimmicks à la Luke Jenner d’Evil Harring sont loin d’être convaincants –, elle manifeste la complexité de leur projet. Car si les TV Buddhas semblent en surface n’être qu’un duo rock rétro, cette posture n’est que le glaçage d’un mille-feuilles extrêmement riche, extrêmement dense, extrêmement lourd.
Un jeune homme courbé sur sa guitare dans une attitude de concentration intense. Une mèche sombre qui lui barre le visage. L’entrée en scène de Jack Allett, alias Spoono, a de quoi troubler après la débauche d’énergie exubérante des TV Buddhas. Avec lui, point de gimmicks propres aux guitaristes de rock. C’est dans le folk traditionnel et le fingerpicking que plongent les racines de sa musique. Une musique plaisante – le guitariste fait montre d’une technique impressionnante et d’une expressivité jamais mise en défaut –, dont on se dit d’abord qu’elle n’est pas très originale. On ferme les yeux, on se laisse porter et l’on imagine l’Amérique d’avant-guerre, les Appalaches, John Fahey et sa guitare vagabonde. La musique de Jack Allett appelle des réminiscences folk, country et bluegrass, quelques échos du blues du Delta.
Sauf que Spoono n’est pas un enfant des Appalaches. Jeune anglais de Brighton vivant dans la trépidante capitale londonienne, ses influences croisent l’Old Weird America aux expérimentations des grands noms de l’avant-garde guitaristique : Rhys Chatham, Jim O’Rourke, Loren Connors font partie de ses favoris. Sa musique exige ainsi plusieurs écoutes, plusieurs niveaux d’écoute. On peut l’écouter comme l’on écouterait la B.O. d’O’Brother un soir d’été, sous la galerie, un bourbon à la main. On peut aussi tendre l’oreille, et tenter de saisir ce que l’approche compositionnelle de Jack Allett a de particulier, et, finalement, d’assez éloignée de celle de la figure tutélaire de John Fahey.
Le guitariste développe un jeu personnel, fondé sur une dynamique instable ; une alternance de rythmes enjoués et mélancoliques, d’exaltation et d’apaisement, de motifs obstinément répétés et de lignes mélodiques fluides. Le folk traditionnel fingerpické est une musique structurellement simple, et rarement déstabilisante. La moindre des pièces de Jack Allett danse sur une corde, parfois tranquille, parfois fébrile, faisant naître chez ses auditeurs une grande variété d’états émotionnels. Une dynamique instable amplifiée, parfois – malheureusement pas à Nantes – par l’alternance entre picking acoustique et noise électrique. Jack Allett, avant d’être guitariste, est un expérimentateur sonore infatigable, qui balade guitare électrique et électroniques au sein de deux groupes orientés punk et noise, Catnap et Towering Breaker.
Il est vrai que beaucoup de jeunes musiciens se tournent aujourd’hui vers le passé pour trouver leur inspiration. Les TV Buddhas et Spoono ne font pas exception. Le chemin qu’ils se fraient dans leurs traditions respectives est cependant passionnant, et il se pourrait bien que de leurs explorations, poussées à leurs extrémités, surgissent un jour une sonorité propre à notre époque. La sonorité de nos années. Gardons nos oreilles ouvertes.
Emilie Friedlander et Sophie Pécaud
Photo : Patiphone Club, Tel Aviv
Publié dans Fragil, mai 2008.




