Archive for the ‘Portraits’ Category

Portraits: Alaskas: A Seattle Diva Lands in Brooklyn

Monday, October 4th, 2010

Dillon James Rego is the sole constant in the noise/rock/drone project Alaskas. The music of Alaskas ranges from purposefully crafted pop songs with a generous veneer of noise and distortion to loosely constructed, droning vocal hymns. The constant in Alaskas’ sound is Rego’s voice, a distinctive yelp that he pushes to its admittedly constrained limits, coaxing from it a cathartic wail on some tracks and letting his plaintive moan cascade into infinity on others. The result is a punk/noise hybrid characterized by Rego’s youthful enthusiasm, whether he’s constructing repetitive symphonies of drone and vocal loops or belting out pop songs like the confident front man of an indie pop group.

Rego is a product of the northwest underground community, growing up in Santa Rosa, the largest city in the wine country of California’s Sonoma County, about an hour north of San Francisco. In its earliest incarnation, Alaskas was a studio project inspired by K records bedroom pop. After that, Rego retired the name and did time in local post-punk and screamo-inspired bands. Circumstances intervened when Rego and a friend both found themselves out of work and yearning to escape the supportive but insular Santa Rosa scene. San Francisco never held much appeal to Rego — he says he appreciates the city now, but as an underage kid commuting in for shows, fighting traffic and searching out sketchy venues the city held little appeal. Instead, Rego and his companion headed north to Seattle. There, he found a place to live and a supportive community of fellow musicians; “We went to Seattle, called up a couple people on a whim that we’d stayed with before, and ended up being there in this one house for a week and making fifty friends. I was like, ‘this is my new spot.’”
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Pocahaunted : Interview avec Bethany Cosentino

Saturday, February 21st, 2009

l_5555b62243288821162efaf6d6736139Bethany Cosentino forme avec Amanda Brown Pocahaunted, duo de Los Angeles connu pour ses compositions longues, éthérées et presque méditatives. Sa musique est à la fois apaisante et anxieuse, et donne parfois l’impression d’être plongé dans un sommeil peuplé de rêves cauchemardesques. Entre une batterie conquérante, une guitare paisible et des voix rugissantes, Pocahaunted semble toujours palpiter, tendre et converger vers un univers sonique que l’on n’atteindra probablement jamais. Mais si l’on ne peut pas savoir où les filles de Pocahaunted nous emmènent, on peut au moins savoir d’où elles viennent.

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Rencontre avec Jonathan Kane : la renaissance d’un bluesman

Sunday, January 18th, 2009

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Il était une fois Jonathan Kane, batteur volcanique à l’aise aussi bien dans le monde du rock industriel – il est le co-fondateur du mythique groupe Swans – que dans celui de la musique contemporaine – il collabore régulièrement avec Rhys Chatham et La Monte Young – et celui du blues. Jonathan Kane est batteur, mais aussi compositeur. Depuis 2005, il cisèle des pièces répétitives au feeling définitivement blues, toutes sorties sur le label de musique expérimentale Table of the Elements. Retour sur ces récents enregistrements.

Tout commence en 2005. Jeff Hunt, directeur de Table of the Elements, demande aux artistes de son label d’interpréter et d’enregistrer une pièce de leur choix en vue d’une compilation. Un seul impératif : qu’elle ait été écrite par un grand compositeur du XXe siècle. Jonathan Kane choisit Guitar Trio de Rhys Chatham. “ J’ai toujours adoré jouer Guitar Trio avec Rhys, mais pour mon arrangement, j’ai dû le ralentir et le faire swinguer. C’est devenu un blues féroce. Quand j’ai vu à quel point ça marchait, j’ai tout de suite commencé à écrire ma propre musique pour ensemble de guitares électriques, de ma propre perspective de bluesman.”

Associer les principes du minimalisme et ceux du blues pour en faire surgir une musique à la fois formellement rigoureuse et terriblement festive ? Pour Jonathan Kane, c’est une évidence : “Je crois que je le faisais bien avant que je sache ce qu’était le minimalisme. Je viens du blues. Enfant, je participais à des jam sessions qui duraient vraiment, vraiment longtemps. Pas seulement des solos sans fins, mais aussi le groove… profond et long.” Et d’ajouter : “Écoute Mississippi Fred McDowell, Son House, John Lee Hooker. Ces artistes jouent souvent des pièces consistant en un simple accord bourdonnant et en un riff hypnotique, répétitif. Minimaliste, non ?”

C’est grâce à un retour au blues pur et dur que le projet de la composition des pièces de February a pu émerger dans l’esprit de Jonathan Kane, qui s’était peu à peu éloigné de son amour de jeunesse pour se consacrer à d’autres genres. “Après avoir joué de la musique minimaliste, de l’industriel, du rock expérimental, de l’improvisation, du free, du noise, du jazz et à peu près tout le reste pendant des dizaines d’années, mon frère et moi avons reformé notre premier groupe, le Kane Bros. Blues Band. Ce faisant, j’ai redécouvert mon amour inconditionnel et mon besoin de jouer… du blues. […] Le Kane Bros. Blues Band m’a donné l’inspiration spirituelle pour retourner au feeling musical qui m’attire. Bien sûr, une fois cela établi, j’ai dû repousser les frontières de mon univers musical, le blues, et c’est ce que je continue de faire, mais le Kane Bros. Blues Band m’aide toujours à garder les pieds sur terre.”

February, opus de cinq pièces instrumentales, déploit les possibilités musicales offertes par le blues d’une manière originale. Imaginez Terry Riley qui se serait emparé d’un riff de Muddy Waters et l’aurait inlassablement répété, décomposé et recomposé en un kaléidoscope explosif, soutenu par une basse volubile et une batterie ardente, et vous ne serez pas loin d’imaginer ce qu’est la musique de Jonathan Kane.

Mais à propos, pourquoi “February” ? “Il y a plusieurs raisons. D’abord, et c’est la raison la plus simple, j’ai terminé l’enregistrement en février 2005. Ensuite, cette musique, c’est du blues et, il faut l’admettre, février est le mois le plus froid, le plus sombre, le plus rude et “bleu” de tous. Pourtant, je l’aime, j’aime l’hiver. Je suis très productif à cette période de l’année. Ce qui m’amène à mon dernier point… il m’est arrivé de mauvaises choses, en février. À tel point que j’appréhendais l’arrivée de ce mois. Composer cette musique était une expérience cathartique, un moyen de reconquérir ce mois et de le célébrer. Et voilà. Pour moi, février représente le meilleur et le pire de ce que la vie a à offrir, mais finalement, c’est bon, c’est positif.”

Depuis, Jonathan Kane a continué d’explorer la voie ouverte par February avec I Looked at the Sun, qui propose une version détonante du classique de Mississippi Fred McDowell, et plus récemment, avec une interprétation de The Little Drummer Boy. Un classique de Noël revu et corrigé d’une manière délicieusement décalée et efficace. “J’ai commencé à jouer cette mélodie sur ma guitare il y a deux ans, pendant les vacances de Noël, et j’ai pensé que cela ferait une jolie chanson de Noël minimaliste. Et puis, l’année dernière, Jeff Hunt a demandé à tous les artistes de Table of the Elements d’enregistrer une chanson pour une compilation de Noël. J’ai parié sur The Little Drummer Boy. Apparemment, j’ai été le seul à proposer quelque chose, alors Jeff l’a sorti en single.”

Un nouvel album est prévu pour la fin de cette année : “Ce sera un LP. J’ai tout un tas de nouvelles choses à propos desquelles je suis très enthousiaste. Je creuse encore plus profondément le sillon de mes trois premiers disques, mais il y aura quelques surprises, quelques nouveaux éléments introduits. Je ne veux pas en dire trop, j’espère qu’il sortira à l’automne 2008.” En attendant, Jonathan Kane et son groupe baptisé… February seront en tournée en Europe au printemps 2008. À ne pas manquer.

Sophie Pécaud

Photo: Amanda Bruns

Publié dans Fragil, janvier 2008.

Chris Corsano, Mick Flower, et l’extase de l’abandon

Tuesday, December 9th, 2008

3021071077_91c06d0245Le mois dernier, au Festival SOY, plus d’une centaine d’auditeurs plein d’espoir se pressaient dans un petit bar du coin pour assister à une extatique performance entre Chris Corsano, prodige de la batterie originaire de la Nouvelle Angleterre, et Mick Flower, gourou du drone britannique. Nous ne pouvions pas manquer l’occasion de leur poser quelques questions.

Peut-être faut-il féliciter d’un tel succès les Nantais, capables de mobiliser des foules pour le genre de concert qui n’attirerait normalement qu’un petit cercle d’aficionados de l’expérimentation et de l’improvisation. Mais peut-être en faut-il féliciter Corsano et Flower eux-mêmes, qui, avec The Radiant Mirror, leur premier LP, ont concocté quelque chose qui n’est pas éloigné d’un cross-over. Leur instrumentation est simple : une batterie, un sac plein d’objets incongrus (des bols tibétains, quelques bâtons, quelques vêtements, une corde de guitare et son pont), et un instrument indien assez rare, qui sonne comme un sitar sous stéroïdes électroniques. Et pourtant, presque par magie, Corsano et Flower arrivent à condenser les plus hautes envolées de l’euphorie humaine en une seule onde sonore, s’étirant et palpitant à l’infini.

Visitation Rites: Quand et comment avez-vous commencé à jouer ensemble ? Était-ce avec le Vibracathedral Orchestra, ou votre amitié musicale est-elle plus ancienne ? À quelles autres occasions avez-vous joué ensemble ?

Chris Corsano : Notre duo date de juin 2005, d’un concert qu’on avait demandé à Mick de faire à Leeds. C’est donc lui la tête pensante. Nous avions déjà joué deux fois en 2004 au sein d’un bien plus grand ensemble, quand Paul Flaherty et moi collaborions avec le Vibracathedral Orchestra. Plus tard, en 2005, j’ai joué plusieurs fois en tant qu’invité dans le Vibracathedral Orchestra (un concert par-ci, une jam par-là), mais je n’en ai jamais été membre à part entière.

Qu’est-ce qu’un banjo japonais, et comment en joue-t-on ?

Mick Flower : C’est un instrument indien, quelque chose entre le tympanon et l’autoharp – il a dix-sept cordes. Le mien est électrique, avec des micros et une finition sunburst.

Quand on écoute The Radiant Mirror, entend-on seulement un banjo japonais et une batterie, ou bien ajoutez-vous d’autre instruments (ou objets) à l’équation ?

Mick Flower : Oui, c’est juste un banjo japonais et une batterie. Il y a aussi un tampura électronique qui bourdonne tout le temps, mais on ne peut l’entendre que lorsqu’on joue doucement.

Écoutiez-vous beaucoup de musique indienne lorsque vous avez enregistré The Radiant Mirror? Si oui, quel genre ? Vouliez-vous consciemment renvoyer à ces influences ?

Chris Corsano : J’écoutais alors et j’écoute toujours E. Gayathri, Shruti Sadolikar, Nikhil Banerjee, Bismillah Khan, Debashish Bhattacharya, Veena Sahasrabuddhe, Alla Rakha, Zakir Hussain, et aussi un peu de musique du Pakistan (en particulier Nusrat Fateh, Ali Khan et Aziz Mian). Je ne dirais pas que nous faisons consciemment l’effort d’émuler ou d’adapter ces influences, mais nous ne les renions pas non plus.

Quel genre de “planification” avez-vous établi quand vous avez décidé d’enregistrer l’album ? Avez-vous décidé en amont de certains éléments stylistiques ou structurels, ou bien vous laissiez-vous simplement porter par l’inspiration ? J’imagine que je suis simplement en train de vous demander de décrire un peu votre processus de travail…

Chris Corsano : Je crois que l’idée était simplement d’appuyer sur le bouton [rec], de jouer pendant un moment, et de s’occuper de corriger et modifier certaines choses plus tard. Ce que nous faisons est toujours improvisé, bien que les instruments et les accordages que nous utilisons soient toujours à peu près les mêmes. Il reste encore un tas de trucs à faire au sein de ce cadre.

Comment le projet évolue-t-il quand vous jouez live, en fonction des lieux, des auditoires, des états d’esprit ? Y a-t-il des éléments qui restent les mêmes dans toutes les performances de Corsano et Flower, exceptés Corsano et Flower eux-mêmes ?

Chris Corsano : Je dirais que les choses changent beaucoup. Rien que lors des concerts que nous avons fait récemment (Aalst, Nantes, Paris), la longueur, la structure, la dynamique des différents sets était très différente.

<strong>Quels ont été les défis que vous avez relevé pour enregistrer votre album ? Qu’avez-vous appris de cette expérience ? Avez-vous beaucoup changé votre approche ?

Chris Corsano : Je n’ai pas le sentiment d’avoir travaillé différemment avec Mick. Fondamentalement, je réagis à ce qu’il fait, tout en essayant d’apporter ma touche personnelle. Si ce que je fais avec Mick sonne différemment de mes autres projets, eh bien, je dirais qu’il faut en créditer Mick, dont le son est unique.

Qu’est-ce que la liberté, en musique, signifie pour vous ? Je ne parle pas de la liberté dans un sens très précis, je pense juste à cet espace ouvert que vous vous efforcez de cultiver quand vous décidez de jouer ou d’enregistrer ensemble. “Libre”, “free” est un mot pas mal utilisé en critique musicale, mais il est finalement aussi ambigu dans ce contexte que dans le contexte politique. Ça m’intéresse de savoir ce que vous en pensez, surtout qu’on utilise généralement ce mot quand on parle de vous.</strong>

Chris Corsano : Tu as raison, c’est vraiment ambigu. On peut considérer que cela renvoie à l’émancipation de contraintes comme des structures ou des partitions prédéfinies (ce que nous faisons), ou bien à l’émancipation d’une pulsation constante (ce que nous faisons parfois, mais pas tout le temps), ou bien encore à l’idée d’une ouverture d’esprit quant à la forme que peut prendre la musique. En fait, “free” et ce genre d’étiquettes sont juste des raccourcis, auxquels je ne me raccroche pas trop.

Propos recueillis par Emilie Friedlander

Traduction : Sophie Pécaud

Photos : Hrvoje Goluza

Publié dans, décembre 2009.

TV Buddhas et Spoono à l’Hurluberlu (Nantes) : psy-sex indien et americana londonienne

Friday, November 28th, 2008

98579378.jGawghr1Il y a quelques semaines, à l’Hurluberlu, à Nantes, avait lieu l’un de ces concerts hétéroclites et intimistes dont Yamoy a le secret. L’association avait cette fois-ci programmé deux groupes venant de coins opposés de la planète. À une époque où les duos mixtes de rock rétro font autant recette sur MTV que les émissions de télé-réalité, TV Buddhas apporte un nouveau souffle à une formule battue et rebattue. De la même façon, Jack Allett, alias Spoono, trouve sa voie dans une tradition de folk américain hantée par les fantômes d’anciens maîtres.

Les ingrédients du mélange TV Buddhas ? “Deux êtres humains hurlant, un Twin Reverb avec assez de réverb’ pour abattre un éléphant, un tom basse, une caisse claire et une cymbale.” Quand “Evil Haring” et “Mickey Killer” débarquent sur scène, un paisible dimanche en fin d’après-midi, la clientèle de l’Hurluberlu a de quoi être surprise ; la quantité de son que le duo israélien sait tirer d’une guitare électrique et d’une batterie réduite à sa plus simple expression est étonnante. Les voisins ne tardent pas à réagir. Lors d’un set de vingt minutes, abrégé par la plainte d’un appartement voisin, le groupe trouve le moyen de donner un nouveau sens à l’idée quelque peu rebattue de faire plus (de son !) avec moins (de moyens).

Dire que les TV Buddhas font plus de bruit que l’on aurait cru possible de deux personnes est insuffisant. L’intérêt de leur musique réside moins dans son volume que dans sa plénitude et son intensité. Les riffs réverbérés de Evil Haring, joués en open-tuning, expriment autant de basses que d’aigus. Chaque accord, gras, résonnant, s’abat sur l’auditoire comme le ferait une vague froide et salée ; la sensation de noyade qui en résulte est aussi délicieuse que suffocante. Le phrasé volcanique de Haring, rêveur et distendu à certains moments, nettement ciselé à d’autres, rappelle autant les pérégrinations post-apocalyptiques d’Om ou de Sun O))) que les crescendos baroques de Pentagram ou de Black Sabbath. Pénétrant ce mur sonore des motifs géométriques qui lui sont propres, sa complice Mickey Killer cogne sa batterie avec assez de force pour mettre au tapis sa collègue rayée d’MTV.

Sur leur site web, les TV Buddhas se classent eux-mêmes entre musique religieuse, psychédélique et de transe – selon leur propre terme, “Indian Psy-sex”. Bien qu’ils doivent beaucoup à la musique classique indienne, leur relation à cette tradition tient plus à la structure de leur musique qu’à son esthétique de surface. Même lorsque la voix de Haring domine les autres ingrédients du mélange, ses doigts continuent à tirer de sa guitare des motifs mélodiques répétitifs évoluant constamment, rappelant les râgas indiens par leur nombre restreint de notes. Le jeu de Mickey Killer semble également refléter ce principe. Répétant des motifs percussifs courts et dentelés, elle élabore un contrepoint subtil à la guitare de Haring, dévoilant l’extraordinaire lyrisme de leur musique grâce à une extrême économie de moyens. Bien que la composante “sexuelle” de leur musique ne soit pas la plus patente – les gimmicks à la Luke Jenner d’Evil Harring sont loin d’être convaincants –, elle manifeste la complexité de leur projet. Car si les TV Buddhas semblent en surface n’être qu’un duo rock rétro, cette posture n’est que le glaçage d’un mille-feuilles extrêmement riche, extrêmement dense, extrêmement lourd.

Un jeune homme courbé sur sa guitare dans une attitude de concentration intense. Une mèche sombre qui lui barre le visage. L’entrée en scène de Jack Allett, alias Spoono, a de quoi troubler après la débauche d’énergie exubérante des TV Buddhas. Avec lui, point de gimmicks propres aux guitaristes de rock. C’est dans le folk traditionnel et le fingerpicking que plongent les racines de sa musique. Une musique plaisante – le guitariste fait montre d’une technique impressionnante et d’une expressivité jamais mise en défaut –, dont on se dit d’abord qu’elle n’est pas très originale. On ferme les yeux, on se laisse porter et l’on imagine l’Amérique d’avant-guerre, les Appalaches, John Fahey et sa guitare vagabonde. La musique de Jack Allett appelle des réminiscences folk, country et bluegrass, quelques échos du blues du Delta.

Sauf que Spoono n’est pas un enfant des Appalaches. Jeune anglais de Brighton vivant dans la trépidante capitale londonienne, ses influences croisent l’Old Weird America aux expérimentations des grands noms de l’avant-garde guitaristique : Rhys Chatham, Jim O’Rourke, Loren Connors font partie de ses favoris. Sa musique exige ainsi plusieurs écoutes, plusieurs niveaux d’écoute. On peut l’écouter comme l’on écouterait la B.O. d’O’Brother un soir d’été, sous la galerie, un bourbon à la main. On peut aussi tendre l’oreille, et tenter de saisir ce que l’approche compositionnelle de Jack Allett a de particulier, et, finalement, d’assez éloignée de celle de la figure tutélaire de John Fahey.

Le guitariste développe un jeu personnel, fondé sur une dynamique instable ; une alternance de rythmes enjoués et mélancoliques, d’exaltation et d’apaisement, de motifs obstinément répétés et de lignes mélodiques fluides. Le folk traditionnel fingerpické est une musique structurellement simple, et rarement déstabilisante. La moindre des pièces de Jack Allett danse sur une corde, parfois tranquille, parfois fébrile, faisant naître chez ses auditeurs une grande variété d’états émotionnels. Une dynamique instable amplifiée, parfois – malheureusement pas à Nantes – par l’alternance entre picking acoustique et noise électrique. Jack Allett, avant d’être guitariste, est un expérimentateur sonore infatigable, qui balade guitare électrique et électroniques au sein de deux groupes orientés punk et noise, Catnap et Towering Breaker.

Il est vrai que beaucoup de jeunes musiciens se tournent aujourd’hui vers le passé pour trouver leur inspiration. Les TV Buddhas et Spoono ne font pas exception. Le chemin qu’ils se fraient dans leurs traditions respectives est cependant passionnant, et il se pourrait bien que de leurs explorations, poussées à leurs extrémités, surgissent un jour une sonorité propre à notre époque. La sonorité de nos années. Gardons nos oreilles ouvertes.

Emilie Friedlander et Sophie Pécaud

Photo : Patiphone Club, Tel Aviv

Publié dans Fragil, mai 2008.

Why?, Volcano et Son Lux au Festival SOY (Nantes) : Why? Because!

Tuesday, November 18th, 2008

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<strong>Jeudi 30 octobre 2008, 20h. Coup d’envoi de la sixième édition du Festival SOY. Devant la Barakason, l’impatience des bénévoles de Yamoy et celle des habitués de leur festival annuel est à son comble. Cette année, Yamoy a fait fort : plus d’artistes que lors des éditions précédentes –une vingtaine au total–, plus de lieux –une dizaine, disséminés dans Nantes et ses environs–, et des têtes d’affiche dignes de celle des plus grands festivals européens de rock indépendant –les Japonais d’Acid Mothers Temple et les Américains de Why? en particulier. Au programme de cette soirée inaugurale, Son Lux, Volcano! et lesdits Why?, trois groupes qui ont en commun une certaine idée de la mode capillaro-faciale, et une conception ambitieuse de la musique pop.</strong>

Ryan Lott, aka Son Lux, est l’un des derniers poulains de l’écurie Anticon, collectif et label californien autrefois cantonné au hip-hop, aujourd’hui découvreur de talents pop. Avec Son Lux, Anticon a misé sur un jeune homme pâle au sourire hésitant. Un Mac gavé de samples, un clavier MIDI, un jeu parcimonieux ; Ryan Lott ne semble pas très à son affaire sur scène. C’est pourtant d’une voix non sans charme, une voix folk légèrement écorchée, qu’il fait d’un <em>“don’t be afraid”</em> inlassablement répété le leitmotiv de la première chanson de son set, tout en douceur et en mélancolie. À qui s’adresse le conseil ? On ne le sait pas très bien, mais on se prend à espérer qu’il nous est adressé, à nous qui commençons à sentir poindre une légère angoisse à l’idée que le set entier se déroule sur ce registre. C’est sans compter Ryan Fitch, batteur de son état et complice de Ryan Lott sur sa tournée européenne, qui le rejoint rapidement ; emportée par son jeu, la musique de Son Lux peut désormais se déployer dans toute sa richesse.

Avec Son Lux, la pop baroque des années 60 entre dans l’ère électronique ; cordes synthétiques rétro, basses techno et beats hip-hop dialoguent en un contrepoint virtuose, soutenus par la batterie expressive de Ryan Fitch. Bien que le contraste soit l’élément central de la musique de Ryan Lott –contraste entre majesté des graves et volubilité des aigus, entre nappes contemplatives et boucles hypnotiques, entre moments calmes et tempétueux–, il résulte de l’ensemble du set une étrange impression de monotonie –Ryan Fitch semble toujours tirer les mêmes ficelles, faire contraster les mêmes éléments et instaurer les mêmes dynamiques. On se laisse volontiers séduire la durée de quelques chansons, mais on finit, lassés, par se focaliser sur les aspects formels les moins convaincants de la musique de Son Lux plutôt que sur son cœur, somme toute réussi : les sonorités cheap du synthétiseur, en particulier dans les aigus, finissent par agacer, et l’on ne peut alors s’empêcher de se dire que la voix de Ryan Lott, systématiquement couverte par les instruments, est plus hésitante qu’écorchée. Un rendez-vous manqué.

Volcano!, ce sont trois nerds qui, comme tous les musiciens ayant traîné leurs basques, leurs guitares et et leurs amplis dans les rues des grandes métropoles américaines –le groupe est établi à Chicago–, cultivent avec soin un ornement capillaro-facial plus ou moins développé. Le chanteur et guitariste soliste Aaron With en particulier, arbore une moustache à faire pâlir d’envie Don Diego de la Vega. La moustache n’est pas le seul attribut qui marque son appartenance à la nouvelle génération de musiciens américains ; côté musique également, Volcano! suit la route balisée par ses illustres aînés –Deerhoof, Animal Collective entre autres–, louvoyant tout comme eux entre ingéniosité pop –la dynamique des chansons évoque celle des chansons de Clap Your Hands Say Yeah– et bordel noise –les envolées de guitare d’Aaron With ne sont pas sans rappeler celles de Parts &amp; Labors.

Les Volcano! tricotent ainsi un set plaisant, à défaut d’être original. L’assise de leurs chansons est définitivement rock –les nappes de guitare claires d’Aaron With sont soutenues par une basse solide, souvent minimale et répétitive, et une batterie énergique, qui sait à l’occasion faire danser les filles en lançant l’un des beats disco chers à la raw pop–, assez rock, en tout cas, pour flatter les instincts festifs du public ; elle offre cependant une liberté certaine à l’expérimentation. Volcano! cultive certes son côté pop, en soignant ses mélodies et ses riffs, souvent accrocheurs, mais louche sans cesse vers la déconstruction, en élaborant des chansons dont les structures, lâches, refusent la systématisation du schéma couplet/refrain, et se dissolvent parfois dans des jeux de polyrythmies déroutants. Baladant son public entre ravissement pop et inconfort expérimental, Volcano! compose de la musique pour les pieds… et pour la tête. On aurait tort de bouder son plaisir.

Avec trois albums et une poignée d’EPs, ce qui était d’abord le projet solo de Jonathan “Yoni” Wolf, génial fils de rabbin né à Cincinnati, dans l’Ohio, est devenu l’un des groupes les plus en vue du collectif Anticon. Des samples fracturés et du flow sans concession de <em>Oaklandazulasylum</em>, opus inaugural de 2003, Why? est passé sans complexe à une écriture plus légère, offrant avec <em>Alopecia</em>, sorti cette année, un grand album de pop <em>arty</em>, où le flow ravageur fait place à des chœurs argentins, et les guitares lo-fi à des arrangements ciselés. Compromission ? Maturité, plutôt. Le chemin parcouru depuis <em>Oaklandazulasylum</em> marque un apaisement, mais les membres du groupe ne sont pas moins inventifs qu’à leurs débuts.

Sur scène, les Why? sont tout de modestie, de rigueur et de chaleur. Josiah Wolf, à la batterie, maintient une pulsation vibratoire de la main gauche tout en brodant un contrepoint mélodique de la main droite ; surmontant la grosse caisse, point de toms, mais un vibraphone dont il use avec une virtuosité désarmante –on le soupçonne parfois d’être affublé d’un troisième bras. Plus effacés, mais non moins efficaces, Austin Brown à la basse et Doug McDiarmid aux claviers jouent les sidemen d’un Yoni Wolf surexcité qui, de sa voix nasillarde si caractéristique, épingle nos travers quotidiens avec tendresse et ironie. Voilà quatre artistes véritables, tout dévoués à leur cause : la musique. Sur scène, point d’ego déplacé ni de caprices de virtuoses ; les Why? maîtrisent, mais s’effacent derrière leurs chansons, échangeant leurs instruments au gré des morceaux pour offrir à leurs textes l’écrin le plus approprié –la guitare notamment, instrument de “rock star” par excellence, ne reste jamais longtemps dans les mêmes mains. Des châteaux de cartes à l’architecture précise et délicate, voilà ce qu’évoquent les chansons qu’élaborent Yoni Wolf et ses amis sur la scène de la Barakason. Des fondations stables, mais oscillantes, une architecture ingénieuse, mais inattendue, une grâce effrontée et éphémère. Pour un moment de ravissement total.

On sort de là le sourire au lèvres et des fourmis dans les pieds. Vivement la suite du festival.

<strong>Sophie Pécaud</strong>

<strong>Photo : Rémi Goulet</strong>

Publié dans <a href=”http://www.fragil.org/focus/995″>Fragil</a>, novembre 2008.

Acid Mothers Temple + No Age + Stearica au Festival Soy (Nantes) : que la musique triomphe de la pluie

Friday, November 14th, 2008

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Ceux qui ont eu assez d’endurance pour assister à la fin du marathon musical du Festival SOY, en dépit de la pluie, en dépit d’<em>encore plus</em></strong><strong> de pluie, à travers le bon, le très bon et le bof-bof, ont eu la chance d’assister à une soirée qui les a laissés avides d’encore plus : à quand la septième édition ? Juste après le râgâ de Chris Corsano et de Mick Flower, à peine quelques rues plus loin, le chapitre final du festival, au Pannonica, confirmait la tendance de l’association Yamoy à vouloir toujours offrir un petit quelque chose à chacun –à condition, bien sûr, que ce petit </strong><strong><em>quelque chose</em></strong><strong> ne soit pas ce que l’on s’attend généralement à écouter un dimanche soir… ou n’importe quel autre soir d’ailleurs.</strong>

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Avec Stearica (http://www.myspace.com/stearica), trio turinois se complaisant dans le pilonnage en règle de power chords, SOY semblait vouloir saluer la dernière faction des amateurs de post-rock qui se pointent à chaque événement musical d’ampleur organisé en ville. Et pourtant, les apparences –même musicales– peuvent décevoir. Sans compter le soutien quelque peu surprenant que leur a accordé Acid Mothers Temple en les invitant à rester dans leur orbite pour les prochains mois de tournée, il y a quelque chose d’assez rafraîchissant dans la manière dont les Stearica abordent le post-rock, genre qui s’ossifie peu à peu. Et ce n’est pas seulement parce qu’ils viennent d’Italie, ou parce qu’ils parsèment leur mix de guitare, basse et percussions d’extraits parlés et de feedback.

Tout comme les groupes les plus appréciés du genre, les Stearica s’arrangent pour jouer très vite et très fort, et pourtant très ensemble. À certains moments cependant (et ce sont les plus intéressants), la machine bien huilée s’emballe, la précision mathématique flotte –une pause qui dure un peu trop longtemps, une ligne de basse qui meurt en un rugissement à faire vibrer le parquet, un fill de batterie qui semble vouloir s’émanciper de cette marche en avant cartésienne et implacable qu’est leur musique. Stearica semble toujours sur le point d’exploser en vol, et c’est peut-être cette attente, plus que tout autre chose, qui réussit à capter notre attention.

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À leur suite, Den Spunt et Randy Randall de No Age (http://www.myspace.com/nonoage), qui se présentent modestement au public comme <em>“juste un autre groupe de rock ‘n’ roll”</em>. Ce qui est probablement le meilleur moyen de présenter ce duo de Los Angeles, non parce qu’il est <em>juste un autre</em> groupe de rock, mais parce qu’il se plaît à distiller les principes du rock ‘n’ roll en une formule plus que compacte : Dean à la guitare, Randall à la batterie, des vocaux hurlants (à peine audible au-dessus de la guitare et de la batterie), et une douzaine d’hymnes couplet-refrain de deux minutes martelés à la vitesse grand V.

Bien que leur travail avec des samples enregistrés maison et des effets de guitare sur <em>Weirdos Rippers</em> et <em>Nouns</em> ait mené certains critiques à utiliser les termes d’“expérimental” et de “rock noise”, ce n’est pas l’impression que dégage leur set live –mis à part le facteur volume, bien entendu. Non, la musique de No Age n’a rien de <em>remarquable</em> ; et c’est précisément ce qui fait son charme. Ceux qui s’abstiendront de les qualifier d’emblée comme “juste un autre” groupe de rock FM découvriront que les No Age ne sont pas si complaisants, et que leur refrains optimistes et leur attitude positive sont moins le signe d’un “consensus” qu’un héritage des idoles punk boutonneuses de leur jeunesse : Black Flag, Nation of Ulysses, ou même The Adolescents. Ils nous rappellent ainsi que la simplicité et l’exubérance du punk véritable –malgré le passage des années– sont toujours vivantes et bien-portantes.

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Acid Mothers Temple (http://www.myspace.com/acidmotherstemple), ou le groupe pour lequel la majorité du public était au Pannonica ce soir-là. Dire qu’ils n’ont pas déçu serait aussi déplacé que de comparer leur performance à n’importe quelle autre du Festival SOY. Bien que récent –Acid Mothers Temple n’existe que depuis 1995–, le collectif japonais a délivré plus d’albums, accueilli plus de membres et réalisé plus de projets parallèles que la plupart des groupes de space rock psychédélique tournant depuis les années 60 et 70. Ce pourquoi l’on est tentés d’abandonner l’analyse socio-historique pour adopter la croyance qu’ils répandent eux-mêmes : ces types-là viennent effectivement de l’espace. Sur leur site web, les membres d’Acid Mothers Temple &amp; The Melting Paraiso U.F.O (l’une des émanations les plus populaires du collectif, et celle au Pannonica ce soir-là) présentent leur musique d’une manière aussi pertinente que n’importe quelle autre : <em>“Ce que vous vous apprêtez à expérimenter est aussi génialement et sublimement cool que la musique d’un autre système solaire, quand les dieux anciens dominaient encore la Terre !”</em>

Une description beaucoup moins déroutante quand on les voit entrer en scène : quatre anciens aux cheveux incroyablement longs, dont la couleur va du noir au blanc, se balançant d’un côté et de l’autre, comme s’ils ne pouvaient être affectés par quelque chose d’aussi terrestre que la gravité. Caché derrière une longue moustache et une barbe, Higashi Hiroshi lance avec son synthé quelques trémolos astraux, tandis que Tsuyama Atsushi à la basse et Shimura Koji à la batterie mettent en place l’une des sections rythmiques les plus distordues et énergiques que l’on ait entendu de ce côté-ci de la galaxie. Le guitariste soliste Kawabata Makoto, alter ego japonais de Slash, torture sa guitare ; il en tire une succession de phrases répétées qui, peu à peu, gravissent les pentes sublimes du Mont Olympe.

Pour certains, la musique d’Acid Mothers Temple est une expérience religieuse. Pour d’autre, c’est simplement “too much”. Mais il y a aussi ceux qui, comme les musiciens eux-mêmes, semblent apprécier le fil sur lequel marche le collectif, entre sérieux et parodie, entre spiritualité orientale et fantaisie post-coloniale. L’élément “oriental” de leur musique s’étend bien au-delà de l’utilisation occasionnelle d’une flûte japonaise, ou d’un riff de guitare tiré d’une BO bollywoodienne. Il imprègne la fibre même de la structure de leurs chansons. Ce qui est fascinant, dans la musique d’Acid Mothers Temple, c’est qu’on ne peut jamais dire s’ils créent une musique authentiquement “bouddhique” (comme ils le clament), ou bien s’ils nous jettent au visage nos propres fétiches orientaux. Quand Tsuyama Atsushi s’approche du micro et fredonne un “om” comme un moine tibétain dans un rite de lévitation de dessin animé, on ne peut s’empêcher de se demander s’il se moque de lui-même ou bien… de nous.

Un seul regret… que Tsuyama Atsushi, comme le reste du groupe, ait été trop occupé à s’élever vers le Ciel pour discuter un peu avec nous…

<strong>Emilie Friedlander</strong>

<strong>Traduction : Sophie Pécaud</strong>

<strong>Photo : Rémi Goulet</strong>

Six Organs of Admittance : la quête impossible d’un passé mythique

Saturday, October 25th, 2008

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Avec Six Organs of Admittance, Ben Chasny arpente depuis dix ans les contrées méditatives du folk psychédélique et celles, abruptes, du noise. Quête inlassable de la sonorité parfaite, son travail est a la fois réminiscence et re-création du “disque mystérieux venu du Nord de la Californie” qu’il a passé son adolescence à chercher sans jamais le trouver. Aussi énigmatique que sa musique, Ben Chasny a joué le jeu de l’interview sans jamais vraiment apporter de réponses à nos questions. Il faudra se rendre au Muséum d’Histoire Naturelle, le 2 novembre prochain, pour espérer lever une partie du voile.

Visitation Rites : Six organs of Admittance a récemment fêté ses 10 ans. Quel bilan fais-tu de ces années de travail ? Le projet a-t-il évolué ? Comment a-t-il commencé, et qu’est-il devenu aujourd’hui ?

Ben Chasny : Ma musique a peut-être un peu changé sous certains aspects, mais sous d’autres elle est restée la même. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus à l’aise avec les studios d’enregistrement, alors qu’auparavant, je n’enregistrais qu’à la maison, sur un quatre pistes. J’ai aussi voyagé un peu plus, rencontré plus de gens. Au début, je voulais seulement enregistrer une sorte de disque mystérieux venu du Nord de la Californie. Au fil des années, le mystère s’est estompé, mais j’ai commencé à prendre conscience de la profondeur réelle de la musique. J’imagine que c’est aussi bien comme ça.

Comment catégoriserais-tu ta musique en termes de genres, et pourquoi ?

Difficile à dire. Six Organs of Admittance, ce sera parfois une guitare acoustique solo, parfois un assaut noisy, parfois quelque chose entre les deux. Le problème, avec les gens qui essaient de catégoriser la musique, c’est qu’ils induisent des attentes forcément déçues. Parfois, ceux qui viennent à un concert de Six Organs of Admittance s’attendent à un truc de hippie mielleux, parce que c’est ce que leur a asséné une source désinformée, et ils sont découragés par tant de feedback. Ou bien, ils s’attendent à du noise et s’endorment parce que c’est un concert très calme. Alors je ne sais pas.

Tu as joué avec des musiciens d’horizons très différents, et l’on parle souvent de ta musique comme faisant fusionner noise et folk. Te considères-tu comme venant du noise, ou bien du folk ? Comment décrirais-tu la parenté de ces deux traditions ?

Je ne vois pas de distinction entre les deux. Qu’est-ce que le noise, le “bruit”, de toute façon ? Est-ce que Cage n’a pas redéfini ce paradigme ? Il y a un tas de solos de guitare acoustique que je considérerais comme du “bruit”, tout simplement parce que je n’ai pas envie de les entendre ! Je ne crois pas que l’on devrait considérer tout cela en terme de “bruit”. J’utiliserais plutôt le mot “intensité”. Ou “texture”.

Quelles sont tes influences présentes ? Ont-elles changé au cours des années ?

Mes influences présentes sont les mêmes que celles de mes tout débuts. Bien que je les aie mentionnées par le passé, personne ne s’en souvient, soit parce qu’on ne me croit pas, soit parce qu’on est trop occupé à écouter ce que les autres disent à propos de mon projet plutôt que ce que moi, j’en dis ! Tout le monde parle de Fahey. Faux. Dites plutôt Organum, Nurse With Wound, Talking Heads, This Heat et Sun City Girls. Si je devais mentionner une influence nouvelle, ce serait sans doute David Allan Coe.

On te considère souvent comme l’un des pionniers du revival psychédélique actuel, qui coïncide également avec un regain d’intérêt pour les traditions musicales orientales. Comment expliquerais-tu ton attirance pour ces traditions musicales ? De manière plus large, comment expliquerais-tu l’attirance d’une grande partie de notre génération pour ces musiques ?

Je ne sais pas pourquoi les gens sont attirés par cela. Sans doute parce qu’un faiseur de modes quelconque a décidé que c’était cool. Demain, ce même faiseur de modes entraînera l’opinion dans une autre direction, personne ne s’en souciera, et rien ne changera. Je me fiche bien de tout cela. En ce qui concerne la musique psychédélique, je crois que cela vient plutôt du fait de collectionner les vinyles. Les meilleurs vinyles, les plus sacrés et les plus chers sont généralement ceux de musique psychédélique, et en particulier ceux à faible pressage. Quand mes amis et moi étions plus jeunes, et écoutions quelque trésor que nous avions trouvé, c’était cool de se dire, “hé, formons un groupe comme celui-là !”. Aujourd’hui, n’importe quel disque peut se trouver sur Internet, presque sans chercher. L’idée du disque “trésor” n’a plus lieu d’être. Je n’ai donc pas la moindre idée de pourquoi quelqu’un voudrait former un groupe psyché aujourd’hui. Ça me semble plutôt rétrograde.

À quelle formation pouvons-nous nous attendre pour ton prochain concert à Nantes ?

Cette fois-ci, je serai avec Elisa Ambrogio à la guitare lead, et Alex Neilson à la batterie. La dernière fois que j’ai joué à Nantes, c’était en solo. Je suis vraiment impatient de revenir avec cette nouvelle formation.

Propos recueillis par Sophie Pécaud et Emilie Friedlander

Photo : Delilah Winter

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Une soirée avec Tom Carter et GHQ: “Sit down, tune in, drop out”

Saturday, September 13th, 2008

GHQ_001À peine nos oreilles étaient-elles reposées des performances étourdissantes de Sunburned Hand of the Man et de Jackie-O Motherfucker au Festival Soy de l’automne dernier, que le son extatique de l’underground psychédélique américain était de retour à Nantes, vendredi 21 mars, avec Tom Carter et GHQ – cette fois, cependant, sous une figure plus paisible.

Vendredi 21 mars, Nantes. Le café Grimault, petit bar de style “saloon américain” du quai de Versailles, est plein à craquer bien avant 20 heures. Ce n’est pourtant qu’à 21 heures que Tom Carter (Austin, Texas) et deux membres du trio new-yorkais GHQ (Marcia Basset et Steve Gunn) se mettent à table et commencent à picorer leur salade en devisant, sourds au vacarme d’un public de plus en plus impatient. Le décalage de deux heures entre l’heure annoncée et l’entrée en scène de Carter donne le ton de la soirée – Carter et GHQ nous offrent une musique patiente, posée, une exaltation sonique accessible à ceux-là seuls qui sont prêts à s’asseoir, respirer, écouter et s’abandonner aux bienfaits d’un petit voyage hallucinatoire.

Hypnotique, oui. Répétitif, statique, minimal, non. L’affiche de la soirée organisée par l’association Yamoy, qui qualifie la musique de Tom Carter (Kranky) de “drone psyché”, est peut-être un peu réductrice. Loin de créer une musique fondée sur la répétition de notes statiques (de drones, au sens traditionnel du terme), le guitariste texan, véritable sorcier, brode une tapisserie riche de sons surnaturels et d’inflexions mélodiques fugitives. Sa démarche, basée sur l’improvisation, repose sur la superposition de sons mis en boucles, réverbérés et retardés – un procédé sans doute facilité par l’amas de pédales, mixeurs et hauts-parleurs qui repose à ses pieds.

Au cœur de la musique de Tom Carter gît une fascination pour les possibilités acoustiques de la guitare – non pas instrument unique, à voix unique, mais multitude de voix, toutes prêtes à être découvertes moyennant un peu de bricolage. Le champ sonore tendu, hypersensible créé par l’utilisation de nombreuses pédales et artifices électroniques lui permet d’expérimenter diverses techniques de jeu – à certains moments, il “joue” de sa guitare en ne battant qu’un doigt sur les cordes tout près du chevalet, à d’autres, en frappant le corps de son instrument avec sa main gauche ou, aux moments les plus calmes, en abandonnant sa main droite et en ne plaçant que ses doigts sur les frettes. Le résultat : une multitude de sons, du wah-wah au souffle d’un nourrisson, du violon chinois aux cloches. Une diversité si surprenante que l’auditeur ne peut s’empêcher de se demander si Christina Carter (sa collaboratrice de longue date au sein des détonants Charalambides) ne se cache pas quelque part dans les coulisses.

Loin d’être vaines, les explorations électroacoustiques de Carter enrichissent véritablement son discours mélodique. Son but est moins de nous montrer ce qu’il arrive à tirer de son instrument que ce qu’un son donné peut faire. Le résultat est un contrepoint hallucinatoire d’échos et de mélodies fugitives, une musique qui rebondit dans les coins de la pièce avant de se dissoudre dans l’air.

Suivent Marcia Basset et Steve Gunn de GHQ (Three Lobed), cette fois sans leur collaborateur Pete Nolan. Bassett (Double Leapords, Hototogisu, Zaimph), le visage caché par une abondante chevelure blonde, introduit un bourdon semblable à celui d’un râga sur un alto déglingué, pendant que Gunn (Magik Markers, Moongang) tire de sa guitare électro-acoustique quelques notes scintillantes. Ils sont new-yorkais, certes, mais leur musique est aussi éloignée de ce pays de métros, de lumières flamboyantes, de bodegas de 24 heures et de Dow Joneses que nous autres le sommes, ici, de ce côté de l’Atlantique – et peut-être plus encore. Pour reprendre le titre de leur dernier album, Crystal Healing (2007), leur musique s’insinue dans les deux pièces du café comme un encens médicinal entêtant, apportant avec lui les muscs et les fragrances de pays aussi lointains et sauvages que l’Extrême-Orient et le Sud profond, les Appalaches et la Perse.

Ici, comme dans la musique de Tom Carter, la réverbération et le delay règnent en maîtres absolus. L’instrumentation de GHQ (alto et guitare, guitare et guitare, guitare et voix) est faussement minimale ; la distorsion, procédé magique, démultiplie à l’infini leurs instruments. Basset, serrant fort son alto contre son torse, provoque un tremblement presque surnaturel du bois de son archet – en résulte un son indien, le son d’un sitar, non, d’une douzaine de sitars jouant simultanément. Ses motifs mélodiques cycliques, restreints à un nombre limité de notes (un des principes fondateurs du râga indien), évoquent l’Extrême-Orient, tandis que le picking de Gunn nous transporte dans un tout autre univers : John Fahey parcourant l’Orient, tissant les mélodies locales dans une ode au pays qu’il aime, et baissant son chapeau, en passant, à Sir Richard Bishop et à sa guitare espagnole.

Dans le jeu de Gunn, il y a un son que l’on ne peut appeler autrement qu’américain ; pas “américain” au sens de l’Amérique actuelle, mais “américain” au sens d’une Amérique d’autrefois, sauvage, fertile et rude. Et bien qu’on ne puisse saisir les histoires que Gunn raconte quand il attrape son micro, on entend, surgissant de sa voix, les fantômes des bluesmen d’avant-guerre. Magnifique.

Comme beaucoup d’autres artistes qui tombent sous la catégorie un peu pêle-mêle de “New Weird America”, Tom Carter et GHQ fournissent un remède maison à la vie occidentale moderne. Et même si l’on ne peut pas trop dire leur musique nous transporte, quand elle nous transporte, on peut être sûr que ce n’est pas ici. Oh non, pas ici.

Emilie Friedlander

Photos : Bill T Miller

Publié dans Fragil, mars 2008.

Grey Skull aux Instants Chavirés (Paris) : le bruit des choses qui s’écroulent

Saturday, September 13th, 2008

2403708883_8d92bb899b_mVendredi 4 avril. Grey Skull, trio noise du Western Massachusetts, fait 7 heures de route entre Amsterdam et Paris pour un concert aux Instants Chavirés qui durera à peine 13 minutes. Un peu bref, oui. Mais un tour de force pour un groupe qui dépense tant d’énergie sur scène qu’il ne peut promettre que “de jouer jusqu’à ce [qu’il] n’en [puisse] plus”. Compte-rendu d’un assaut sonique qui ne pouvait finir que par… un effondrement.

Quand George Myers, Dan Cashman et Jeff Hartford de Grey Skull (Breaking World Records) entrent en scène, on voit tout de suite qu’il y a quelque chose qui cloche. D’abord, leurs instruments ne sont pas accordés — en tout cas pas de manière à produire quelque chose qui mériterait le nom de rock ’n’ roll. Et puis, quelques cordes de la guitare de Cashman et de la basse de Myers sont cassées – sans doute les retombées de leur dernière session thrash au Pays-Bas, mais tout de même un peu troublant à voir au début d’un concert. Enfin, plus troublant encore, la cymbale de Hartford semble avoir été écrasée par une voiture. Ou, du moins, fracassée par une batte de base-ball jusqu’à ce qu’elle ressemble plus à une fleur fanée qu’à un objet destiné à produire des sons.

Dès les premiers drones épais de la basse de Myers, le public se trouve confronté à quelque chose qui ressemble plus à une caricature d’un concert qu’à un concert en soi. Pas n’importe quel concert, mais le plus gras, le plus brut, le plus ridicule des concerts de “Heavy Metal” que l’on puisse imaginer. Myers et Cashman agitent leurs instruments de haut en bas, plongés dans l’extase d’un solo virtuose à la Black Sabbath – seulement, chez eux, on n’entend aucun riff, aucun solo. Hartford pousse quelques grognements sauvages puis plonge dans son “headbanging” si caractéristique, ses longs cheveux châtains se balançant à une violence telle qu’ils pourraient mettre un enfant au tapis. Pourtant, il n’y a aucune pulsation sur laquelle il puisse se caler. Oui, il y a vraiment quelque chose qui cloche sur cette scène.

Les singeries qui suivent tiennent moins de la performance musicale que d’une performance théâtrale dont les effets secondaires sont musicaux. Myers triture un enchevêtrement de mixeurs et de pédales reliées à sa basse, tel un savant fou qui peaufinerait sa machine destinée à détruire la planète ; les sons qui en résultent sont aléatoires, parfois stridents. Cashman, sorte d’ado troglodyte à guitare, nous berce de ses habituels bafouillements inintelligibles, ponctués de quelques injurieux “Fuck you !” Jeff Hartford, lui, pénètre la masse sonore dissonante de son martèlement symétrique, tel une sorte de Barney Flintstone hard rock qui aurait perdu son sens de l’humour. Alors que les sons produits par la guitare de Cashman et la basse de Myers menacent de faire du hors-piste, sa raclée mécanique donne une structure et une raison à la cacophonie générale – tout bien considéré, sa batterie reste l’instrument le plus mélodique de l’ensemble.

Il y a quelque chose remarquablement paléolithique dans la musique de Grey Skull, quelque chose de pré-verbal, de pré-musical, presque. Trois hommes des cavernes reçoivent en cadeau une guitare, une basse et une batterie, accompagnés d’un message décrivant sommairement ce que sont le rock et comment se déroule un concert de rock. Convaincus que cela pourrait être une façon de s’attirer la faveur des dieux, ils tentent de recréer le “rock ’n’ roll” sans jamais l’avoir entendu.

En plus de mettre à mal les notions traditionnelles de mélodie et de rythme, les performances irrévérencieuses de Grey Skull malmènent le culte parfois voué aux instruments. Les trois compères sont connus pour balancer leur matériel dans tous les sens. Myers et Cashman jettent régulièrement leurs “noisemakers”, comme des enfants hyperactifs qui ont subitement perdu tout intérêt dans la petite voiture avec laquelle ils jouaient un instant auparavant. Un jeu d’enfant… mais beaucoup plus dangereux : ce soir-là, aux Instants Chavirés, Myers attrape un mixeur et laisse tomber sa basse… du haut de la scène ! L’instrument, littéralement cassé en deux, devra faire l’affaire pour le concert du lendemain, à Anvers ; Grey Skull voyage léger.

En guise de bouquet final, Dan Cashman grimpe sur un ampli, puis plonge dans la foule, provoquant une véritable explosion de pogos et de hurlements. Son travail accompli, il remonte sur scène et s’effondre d’épuisement. Au-dessus du feedback final, une voix retentit du fond de la salle : “Y en a marre de ces conneries. Tu pourrais pas jouer des Beatles ?” Une injure du même acabit que l’injure que constitue les 13 minutes du set de Grey Skull, mais aussi le genre de réaction que le groupe cherche à provoquer. Vous n’entendrez rien qui ressemble aux Beatles, à un concert de Greyskull, mais vous aurez certainement une idée de ce qu’aurait été la musique des Beatles si le groupe était né à Stonehenge, en l’an 2200 avant notre ère. Oogachaka.

Emilie Friedlander

Publié dans Fragil, avril 2008.