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Chris Corsano, Mick Flower, et l’extase de l’abandon

Tuesday, December 9th, 2008

3021071077_91c06d0245Le mois dernier, au Festival SOY, plus d’une centaine d’auditeurs plein d’espoir se pressaient dans un petit bar du coin pour assister à une extatique performance entre Chris Corsano, prodige de la batterie originaire de la Nouvelle Angleterre, et Mick Flower, gourou du drone britannique. Nous ne pouvions pas manquer l’occasion de leur poser quelques questions.

Peut-être faut-il féliciter d’un tel succès les Nantais, capables de mobiliser des foules pour le genre de concert qui n’attirerait normalement qu’un petit cercle d’aficionados de l’expérimentation et de l’improvisation. Mais peut-être en faut-il féliciter Corsano et Flower eux-mêmes, qui, avec The Radiant Mirror, leur premier LP, ont concocté quelque chose qui n’est pas éloigné d’un cross-over. Leur instrumentation est simple : une batterie, un sac plein d’objets incongrus (des bols tibétains, quelques bâtons, quelques vêtements, une corde de guitare et son pont), et un instrument indien assez rare, qui sonne comme un sitar sous stéroïdes électroniques. Et pourtant, presque par magie, Corsano et Flower arrivent à condenser les plus hautes envolées de l’euphorie humaine en une seule onde sonore, s’étirant et palpitant à l’infini.

Visitation Rites: Quand et comment avez-vous commencé à jouer ensemble ? Était-ce avec le Vibracathedral Orchestra, ou votre amitié musicale est-elle plus ancienne ? À quelles autres occasions avez-vous joué ensemble ?

Chris Corsano : Notre duo date de juin 2005, d’un concert qu’on avait demandé à Mick de faire à Leeds. C’est donc lui la tête pensante. Nous avions déjà joué deux fois en 2004 au sein d’un bien plus grand ensemble, quand Paul Flaherty et moi collaborions avec le Vibracathedral Orchestra. Plus tard, en 2005, j’ai joué plusieurs fois en tant qu’invité dans le Vibracathedral Orchestra (un concert par-ci, une jam par-là), mais je n’en ai jamais été membre à part entière.

Qu’est-ce qu’un banjo japonais, et comment en joue-t-on ?

Mick Flower : C’est un instrument indien, quelque chose entre le tympanon et l’autoharp – il a dix-sept cordes. Le mien est électrique, avec des micros et une finition sunburst.

Quand on écoute The Radiant Mirror, entend-on seulement un banjo japonais et une batterie, ou bien ajoutez-vous d’autre instruments (ou objets) à l’équation ?

Mick Flower : Oui, c’est juste un banjo japonais et une batterie. Il y a aussi un tampura électronique qui bourdonne tout le temps, mais on ne peut l’entendre que lorsqu’on joue doucement.

Écoutiez-vous beaucoup de musique indienne lorsque vous avez enregistré The Radiant Mirror? Si oui, quel genre ? Vouliez-vous consciemment renvoyer à ces influences ?

Chris Corsano : J’écoutais alors et j’écoute toujours E. Gayathri, Shruti Sadolikar, Nikhil Banerjee, Bismillah Khan, Debashish Bhattacharya, Veena Sahasrabuddhe, Alla Rakha, Zakir Hussain, et aussi un peu de musique du Pakistan (en particulier Nusrat Fateh, Ali Khan et Aziz Mian). Je ne dirais pas que nous faisons consciemment l’effort d’émuler ou d’adapter ces influences, mais nous ne les renions pas non plus.

Quel genre de “planification” avez-vous établi quand vous avez décidé d’enregistrer l’album ? Avez-vous décidé en amont de certains éléments stylistiques ou structurels, ou bien vous laissiez-vous simplement porter par l’inspiration ? J’imagine que je suis simplement en train de vous demander de décrire un peu votre processus de travail…

Chris Corsano : Je crois que l’idée était simplement d’appuyer sur le bouton [rec], de jouer pendant un moment, et de s’occuper de corriger et modifier certaines choses plus tard. Ce que nous faisons est toujours improvisé, bien que les instruments et les accordages que nous utilisons soient toujours à peu près les mêmes. Il reste encore un tas de trucs à faire au sein de ce cadre.

Comment le projet évolue-t-il quand vous jouez live, en fonction des lieux, des auditoires, des états d’esprit ? Y a-t-il des éléments qui restent les mêmes dans toutes les performances de Corsano et Flower, exceptés Corsano et Flower eux-mêmes ?

Chris Corsano : Je dirais que les choses changent beaucoup. Rien que lors des concerts que nous avons fait récemment (Aalst, Nantes, Paris), la longueur, la structure, la dynamique des différents sets était très différente.

<strong>Quels ont été les défis que vous avez relevé pour enregistrer votre album ? Qu’avez-vous appris de cette expérience ? Avez-vous beaucoup changé votre approche ?

Chris Corsano : Je n’ai pas le sentiment d’avoir travaillé différemment avec Mick. Fondamentalement, je réagis à ce qu’il fait, tout en essayant d’apporter ma touche personnelle. Si ce que je fais avec Mick sonne différemment de mes autres projets, eh bien, je dirais qu’il faut en créditer Mick, dont le son est unique.

Qu’est-ce que la liberté, en musique, signifie pour vous ? Je ne parle pas de la liberté dans un sens très précis, je pense juste à cet espace ouvert que vous vous efforcez de cultiver quand vous décidez de jouer ou d’enregistrer ensemble. “Libre”, “free” est un mot pas mal utilisé en critique musicale, mais il est finalement aussi ambigu dans ce contexte que dans le contexte politique. Ça m’intéresse de savoir ce que vous en pensez, surtout qu’on utilise généralement ce mot quand on parle de vous.</strong>

Chris Corsano : Tu as raison, c’est vraiment ambigu. On peut considérer que cela renvoie à l’émancipation de contraintes comme des structures ou des partitions prédéfinies (ce que nous faisons), ou bien à l’émancipation d’une pulsation constante (ce que nous faisons parfois, mais pas tout le temps), ou bien encore à l’idée d’une ouverture d’esprit quant à la forme que peut prendre la musique. En fait, “free” et ce genre d’étiquettes sont juste des raccourcis, auxquels je ne me raccroche pas trop.

Propos recueillis par Emilie Friedlander

Traduction : Sophie Pécaud

Photos : Hrvoje Goluza

Publié dans, décembre 2009.

Chris Corsano, Mick Flower, and the Rapture of Letting Go: Interview with Chris Corsano and Mick Flower

Tuesday, December 9th, 2008


Last month at the SOY festival, over a hundred concert hoppers packed into a tiny neighborhood bar to witness an ecstatic free-for-all by New England drum prodigy Chris Corsano and British drone guru Mick Flower. Perhaps we can leave up it to the good people of Nantes to turn out in droves for the kind of show that might ordinarily attract a small circle of improv and experimental music obsessives. Or we can leave it to Corsano and Flower themselves, who, with The Radiant Mirror, their first joint lp, just might have cooked up something verging on a cross-over record. Their set-up is simple: a drum kit, a bag full of odds and ends (singing bowls, a few twigs, some pieces of cloth, a guitar string and bridge), and a rare Indian instrument that sounds like a sitar on electronic steroids. And yet somehow, almost magically, Corsano and Flower manage to condense the full spectrum of human exaltation into a single, protracted, endlessly beating soundwave. Clearly, Visitation Rites couldn’t pass up the opportunity to ask a few questions.

Emilie Friedlander: How, and when, did you guys start playing together? Was it with Vibracathedral Orchestra (Mick’s main project) or does your musical friendship pre-date those collaborations? What other types of configurations have you appeared together in?

Chris Corsano: The duo started in June of 2005 at a show Mick had been asked to do in Leeds. So he’s the mastermind. We had played together a couple of times in 2004 in a much larger group when myself and Paul Flaherty collaborated with Vibracathedral Orchestra. Later on in 2005, I guested in Vibracathedral a few times (a show here, a jam there), but I’ve never been a card-carrying member.

EF: What in the world is a Japan banjo, and how do you play it?

Mick Flower: It’s an Indian instrument, a cross between a dulcimer and autoharp – it has 17 strings. The one I play is an electric version with pick-ups and a sunburst finish.

EF: When we listen to The Radiant Mirror, are we hearing just Japan Banjo and a drum kit, or do you guys work other instruments (or objects) into the equation?

MF: Yes, just Japan Banjo and Drum Kit. There’s also an electronic tampura going all the time, often it can only be heard when we play quietly.

EF: Were you guys listening to a lot of Indian music around the time you recorded The Radiant Mirror? If so, what kind of stuff were you listening to? Was there a conscious effort to play off of these influences?

CC: I was/am listening to E Gayathri, Shruti Sadolikar, Nikhil Banerjee, Bismillah Khan, Debashish Bhattacharya, Veena Sahasrabuddhe, Alla Rakha, Zakir Hussain, and some Pakistani music as well (Nusrat Fateh, Ali Khan, and Aziz Mian, specifically). I wouldn’t say there was a conscious effort to emulate or adapt these influences, but we weren’t denying them either.

EF: About how much of a “game plan” did you guys have when you set out to record the album? Were there any structural or stylistic elements that were decided upon beforehand, or you were you just kind of riding the creative flow? I guess I’m just asking you guys to describe your joint working process a little bit…

CC: I think the plan was to hit record, play for a while, and worry about editing later. What we do is always improvised, though the instruments and tunings we use have more or less stayed the same. There’s still a lot of room to move within that set up.

EF: When you guys play this stuff live, how much does the project transform from venue to venue, crowd to crowd, or mind-state to mind-state? Are there any constants that carry over to each Corsano-Flower performance, asides, of course, from Corsano and Flower themselves?

CC: I’d say things vary a good deal. Just thinking about the shows we recently did (Aalst, Nantes, Paris), there were a lot of differences in the three sets’ lengths, structure, dynamics, etc.

EF: What were some challenges that came up when you guys recorded the album? In what ways has this collaboration been a learning experience for the both of you, or a departure from your “usual” working styles?

CC: It doesn’t feel like a there’s a difference in how I approach playing with Mick vs. playing with other people. I’m basically reacting to what he’s doing while at the same time trying to put my two cents in. If the music sounds different than other things I do, then I’d say that’s down to Mick’s sound being unique.

EF: This question might seem either too obtuse, or too much of a no-brainer, but I thought I’d give it a go anyway: What does freedom, in music, mean for you guys? I’m not talking about the “Land of the free, home of the brave” kind of freedom, or even necessarily about “freedom” as in “free jazz” (which the French affectionately call “le free,” funnily enough), but just about the kinds of open-ness you guys strive for when going about the business of playing and recording together? “Free” is word that’s definitely thrown around quite a bit in music journalism, but it’s ultimately just as ambiguous within a musical context as it is within the sphere of politics. So I’m interested to hear what you two have to say, especially since you’ve been tagged with this word quite a bit.

CC: You’re right, it’s totally ambiguous. You could look at it as being free from some constraints such as preconceived structures/scores (which we are) and/or a constant pulse (which we sometimes are and sometimes aren’t) and/or having an open mind to what shape the music can take. Truthfully, “free” and other genre tags are just shorthand, and I don’t get too hung up on them.

Interview by Emilie Friedlander, November 2008

Photo: Hrvoje Go

Concert on November 2nd at the Grimault (Nantes) as part of the Soy Festival.

Cool Toons:
Chris Corsano/Mick Flower Duo, The Radiant Mirror, Textile Records, 2008.

TV Buddhas et Spoono à l’Hurluberlu (Nantes) : psy-sex indien et americana londonienne

Friday, November 28th, 2008

98579378.jGawghr1Il y a quelques semaines, à l’Hurluberlu, à Nantes, avait lieu l’un de ces concerts hétéroclites et intimistes dont Yamoy a le secret. L’association avait cette fois-ci programmé deux groupes venant de coins opposés de la planète. À une époque où les duos mixtes de rock rétro font autant recette sur MTV que les émissions de télé-réalité, TV Buddhas apporte un nouveau souffle à une formule battue et rebattue. De la même façon, Jack Allett, alias Spoono, trouve sa voie dans une tradition de folk américain hantée par les fantômes d’anciens maîtres.

Les ingrédients du mélange TV Buddhas ? “Deux êtres humains hurlant, un Twin Reverb avec assez de réverb’ pour abattre un éléphant, un tom basse, une caisse claire et une cymbale.” Quand “Evil Haring” et “Mickey Killer” débarquent sur scène, un paisible dimanche en fin d’après-midi, la clientèle de l’Hurluberlu a de quoi être surprise ; la quantité de son que le duo israélien sait tirer d’une guitare électrique et d’une batterie réduite à sa plus simple expression est étonnante. Les voisins ne tardent pas à réagir. Lors d’un set de vingt minutes, abrégé par la plainte d’un appartement voisin, le groupe trouve le moyen de donner un nouveau sens à l’idée quelque peu rebattue de faire plus (de son !) avec moins (de moyens).

Dire que les TV Buddhas font plus de bruit que l’on aurait cru possible de deux personnes est insuffisant. L’intérêt de leur musique réside moins dans son volume que dans sa plénitude et son intensité. Les riffs réverbérés de Evil Haring, joués en open-tuning, expriment autant de basses que d’aigus. Chaque accord, gras, résonnant, s’abat sur l’auditoire comme le ferait une vague froide et salée ; la sensation de noyade qui en résulte est aussi délicieuse que suffocante. Le phrasé volcanique de Haring, rêveur et distendu à certains moments, nettement ciselé à d’autres, rappelle autant les pérégrinations post-apocalyptiques d’Om ou de Sun O))) que les crescendos baroques de Pentagram ou de Black Sabbath. Pénétrant ce mur sonore des motifs géométriques qui lui sont propres, sa complice Mickey Killer cogne sa batterie avec assez de force pour mettre au tapis sa collègue rayée d’MTV.

Sur leur site web, les TV Buddhas se classent eux-mêmes entre musique religieuse, psychédélique et de transe – selon leur propre terme, “Indian Psy-sex”. Bien qu’ils doivent beaucoup à la musique classique indienne, leur relation à cette tradition tient plus à la structure de leur musique qu’à son esthétique de surface. Même lorsque la voix de Haring domine les autres ingrédients du mélange, ses doigts continuent à tirer de sa guitare des motifs mélodiques répétitifs évoluant constamment, rappelant les râgas indiens par leur nombre restreint de notes. Le jeu de Mickey Killer semble également refléter ce principe. Répétant des motifs percussifs courts et dentelés, elle élabore un contrepoint subtil à la guitare de Haring, dévoilant l’extraordinaire lyrisme de leur musique grâce à une extrême économie de moyens. Bien que la composante “sexuelle” de leur musique ne soit pas la plus patente – les gimmicks à la Luke Jenner d’Evil Harring sont loin d’être convaincants –, elle manifeste la complexité de leur projet. Car si les TV Buddhas semblent en surface n’être qu’un duo rock rétro, cette posture n’est que le glaçage d’un mille-feuilles extrêmement riche, extrêmement dense, extrêmement lourd.

Un jeune homme courbé sur sa guitare dans une attitude de concentration intense. Une mèche sombre qui lui barre le visage. L’entrée en scène de Jack Allett, alias Spoono, a de quoi troubler après la débauche d’énergie exubérante des TV Buddhas. Avec lui, point de gimmicks propres aux guitaristes de rock. C’est dans le folk traditionnel et le fingerpicking que plongent les racines de sa musique. Une musique plaisante – le guitariste fait montre d’une technique impressionnante et d’une expressivité jamais mise en défaut –, dont on se dit d’abord qu’elle n’est pas très originale. On ferme les yeux, on se laisse porter et l’on imagine l’Amérique d’avant-guerre, les Appalaches, John Fahey et sa guitare vagabonde. La musique de Jack Allett appelle des réminiscences folk, country et bluegrass, quelques échos du blues du Delta.

Sauf que Spoono n’est pas un enfant des Appalaches. Jeune anglais de Brighton vivant dans la trépidante capitale londonienne, ses influences croisent l’Old Weird America aux expérimentations des grands noms de l’avant-garde guitaristique : Rhys Chatham, Jim O’Rourke, Loren Connors font partie de ses favoris. Sa musique exige ainsi plusieurs écoutes, plusieurs niveaux d’écoute. On peut l’écouter comme l’on écouterait la B.O. d’O’Brother un soir d’été, sous la galerie, un bourbon à la main. On peut aussi tendre l’oreille, et tenter de saisir ce que l’approche compositionnelle de Jack Allett a de particulier, et, finalement, d’assez éloignée de celle de la figure tutélaire de John Fahey.

Le guitariste développe un jeu personnel, fondé sur une dynamique instable ; une alternance de rythmes enjoués et mélancoliques, d’exaltation et d’apaisement, de motifs obstinément répétés et de lignes mélodiques fluides. Le folk traditionnel fingerpické est une musique structurellement simple, et rarement déstabilisante. La moindre des pièces de Jack Allett danse sur une corde, parfois tranquille, parfois fébrile, faisant naître chez ses auditeurs une grande variété d’états émotionnels. Une dynamique instable amplifiée, parfois – malheureusement pas à Nantes – par l’alternance entre picking acoustique et noise électrique. Jack Allett, avant d’être guitariste, est un expérimentateur sonore infatigable, qui balade guitare électrique et électroniques au sein de deux groupes orientés punk et noise, Catnap et Towering Breaker.

Il est vrai que beaucoup de jeunes musiciens se tournent aujourd’hui vers le passé pour trouver leur inspiration. Les TV Buddhas et Spoono ne font pas exception. Le chemin qu’ils se fraient dans leurs traditions respectives est cependant passionnant, et il se pourrait bien que de leurs explorations, poussées à leurs extrémités, surgissent un jour une sonorité propre à notre époque. La sonorité de nos années. Gardons nos oreilles ouvertes.

Emilie Friedlander et Sophie Pécaud

Photo : Patiphone Club, Tel Aviv

Publié dans Fragil, mai 2008.

TV Buddhas + Spoono: Indian Psy-Sex and London Americana

Friday, November 28th, 2008


Earlier this year at the Hurluberlu (Nantes), in another characteristically hand-picked line-up, the Nantes-based Yamoy Association showcased two rising talents from opposite corners of the globe. In an era where female-male retro-rock duos are just as MTV-friendly as reality dating shows, TV Buddhas breathe fresh air into a somewhat tried and true formula. Similarly, Jack Allett of Spoono discovers his own voice in an American folk tradition haunted by the ghosts of old masters.

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Why?, Volcano et Son Lux au Festival SOY (Nantes) : Why? Because!

Tuesday, November 18th, 2008

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<strong>Jeudi 30 octobre 2008, 20h. Coup d’envoi de la sixième édition du Festival SOY. Devant la Barakason, l’impatience des bénévoles de Yamoy et celle des habitués de leur festival annuel est à son comble. Cette année, Yamoy a fait fort : plus d’artistes que lors des éditions précédentes –une vingtaine au total–, plus de lieux –une dizaine, disséminés dans Nantes et ses environs–, et des têtes d’affiche dignes de celle des plus grands festivals européens de rock indépendant –les Japonais d’Acid Mothers Temple et les Américains de Why? en particulier. Au programme de cette soirée inaugurale, Son Lux, Volcano! et lesdits Why?, trois groupes qui ont en commun une certaine idée de la mode capillaro-faciale, et une conception ambitieuse de la musique pop.</strong>

Ryan Lott, aka Son Lux, est l’un des derniers poulains de l’écurie Anticon, collectif et label californien autrefois cantonné au hip-hop, aujourd’hui découvreur de talents pop. Avec Son Lux, Anticon a misé sur un jeune homme pâle au sourire hésitant. Un Mac gavé de samples, un clavier MIDI, un jeu parcimonieux ; Ryan Lott ne semble pas très à son affaire sur scène. C’est pourtant d’une voix non sans charme, une voix folk légèrement écorchée, qu’il fait d’un <em>“don’t be afraid”</em> inlassablement répété le leitmotiv de la première chanson de son set, tout en douceur et en mélancolie. À qui s’adresse le conseil ? On ne le sait pas très bien, mais on se prend à espérer qu’il nous est adressé, à nous qui commençons à sentir poindre une légère angoisse à l’idée que le set entier se déroule sur ce registre. C’est sans compter Ryan Fitch, batteur de son état et complice de Ryan Lott sur sa tournée européenne, qui le rejoint rapidement ; emportée par son jeu, la musique de Son Lux peut désormais se déployer dans toute sa richesse.

Avec Son Lux, la pop baroque des années 60 entre dans l’ère électronique ; cordes synthétiques rétro, basses techno et beats hip-hop dialoguent en un contrepoint virtuose, soutenus par la batterie expressive de Ryan Fitch. Bien que le contraste soit l’élément central de la musique de Ryan Lott –contraste entre majesté des graves et volubilité des aigus, entre nappes contemplatives et boucles hypnotiques, entre moments calmes et tempétueux–, il résulte de l’ensemble du set une étrange impression de monotonie –Ryan Fitch semble toujours tirer les mêmes ficelles, faire contraster les mêmes éléments et instaurer les mêmes dynamiques. On se laisse volontiers séduire la durée de quelques chansons, mais on finit, lassés, par se focaliser sur les aspects formels les moins convaincants de la musique de Son Lux plutôt que sur son cœur, somme toute réussi : les sonorités cheap du synthétiseur, en particulier dans les aigus, finissent par agacer, et l’on ne peut alors s’empêcher de se dire que la voix de Ryan Lott, systématiquement couverte par les instruments, est plus hésitante qu’écorchée. Un rendez-vous manqué.

Volcano!, ce sont trois nerds qui, comme tous les musiciens ayant traîné leurs basques, leurs guitares et et leurs amplis dans les rues des grandes métropoles américaines –le groupe est établi à Chicago–, cultivent avec soin un ornement capillaro-facial plus ou moins développé. Le chanteur et guitariste soliste Aaron With en particulier, arbore une moustache à faire pâlir d’envie Don Diego de la Vega. La moustache n’est pas le seul attribut qui marque son appartenance à la nouvelle génération de musiciens américains ; côté musique également, Volcano! suit la route balisée par ses illustres aînés –Deerhoof, Animal Collective entre autres–, louvoyant tout comme eux entre ingéniosité pop –la dynamique des chansons évoque celle des chansons de Clap Your Hands Say Yeah– et bordel noise –les envolées de guitare d’Aaron With ne sont pas sans rappeler celles de Parts &amp; Labors.

Les Volcano! tricotent ainsi un set plaisant, à défaut d’être original. L’assise de leurs chansons est définitivement rock –les nappes de guitare claires d’Aaron With sont soutenues par une basse solide, souvent minimale et répétitive, et une batterie énergique, qui sait à l’occasion faire danser les filles en lançant l’un des beats disco chers à la raw pop–, assez rock, en tout cas, pour flatter les instincts festifs du public ; elle offre cependant une liberté certaine à l’expérimentation. Volcano! cultive certes son côté pop, en soignant ses mélodies et ses riffs, souvent accrocheurs, mais louche sans cesse vers la déconstruction, en élaborant des chansons dont les structures, lâches, refusent la systématisation du schéma couplet/refrain, et se dissolvent parfois dans des jeux de polyrythmies déroutants. Baladant son public entre ravissement pop et inconfort expérimental, Volcano! compose de la musique pour les pieds… et pour la tête. On aurait tort de bouder son plaisir.

Avec trois albums et une poignée d’EPs, ce qui était d’abord le projet solo de Jonathan “Yoni” Wolf, génial fils de rabbin né à Cincinnati, dans l’Ohio, est devenu l’un des groupes les plus en vue du collectif Anticon. Des samples fracturés et du flow sans concession de <em>Oaklandazulasylum</em>, opus inaugural de 2003, Why? est passé sans complexe à une écriture plus légère, offrant avec <em>Alopecia</em>, sorti cette année, un grand album de pop <em>arty</em>, où le flow ravageur fait place à des chœurs argentins, et les guitares lo-fi à des arrangements ciselés. Compromission ? Maturité, plutôt. Le chemin parcouru depuis <em>Oaklandazulasylum</em> marque un apaisement, mais les membres du groupe ne sont pas moins inventifs qu’à leurs débuts.

Sur scène, les Why? sont tout de modestie, de rigueur et de chaleur. Josiah Wolf, à la batterie, maintient une pulsation vibratoire de la main gauche tout en brodant un contrepoint mélodique de la main droite ; surmontant la grosse caisse, point de toms, mais un vibraphone dont il use avec une virtuosité désarmante –on le soupçonne parfois d’être affublé d’un troisième bras. Plus effacés, mais non moins efficaces, Austin Brown à la basse et Doug McDiarmid aux claviers jouent les sidemen d’un Yoni Wolf surexcité qui, de sa voix nasillarde si caractéristique, épingle nos travers quotidiens avec tendresse et ironie. Voilà quatre artistes véritables, tout dévoués à leur cause : la musique. Sur scène, point d’ego déplacé ni de caprices de virtuoses ; les Why? maîtrisent, mais s’effacent derrière leurs chansons, échangeant leurs instruments au gré des morceaux pour offrir à leurs textes l’écrin le plus approprié –la guitare notamment, instrument de “rock star” par excellence, ne reste jamais longtemps dans les mêmes mains. Des châteaux de cartes à l’architecture précise et délicate, voilà ce qu’évoquent les chansons qu’élaborent Yoni Wolf et ses amis sur la scène de la Barakason. Des fondations stables, mais oscillantes, une architecture ingénieuse, mais inattendue, une grâce effrontée et éphémère. Pour un moment de ravissement total.

On sort de là le sourire au lèvres et des fourmis dans les pieds. Vivement la suite du festival.

<strong>Sophie Pécaud</strong>

<strong>Photo : Rémi Goulet</strong>

Publié dans <a href=”http://www.fragil.org/focus/995″>Fragil</a>, novembre 2008.

Why? + Volcano! + Son Lux at the SOY Festival (Nantes): Why? Because!

Tuesday, November 18th, 2008


Thursday, October 30, 2008. Coup d’envoi for the sixth edition of Nantes’ SOY Festival. Outside the Barakason, the impatience of the Yamoy crew and the festival’s annual supporters is at fever pitch. The Yamoy association has cooked up a storm for us this year: more artists than ever before (twenty), more venues (a dozen, disseminated throughout Nantes and its outskirts), and headliners fit for the biggest independent music festivals on this side of the Atlantic. On the bill for this first installment, Son Lux, Volcano and Why?, three groups sharing an affinity for beard growth and an ambitious take on pop music.

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Acid Mothers Temple + No Age + Stearica au Festival Soy (Nantes) : que la musique triomphe de la pluie

Friday, November 14th, 2008

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Ceux qui ont eu assez d’endurance pour assister à la fin du marathon musical du Festival SOY, en dépit de la pluie, en dépit d’<em>encore plus</em></strong><strong> de pluie, à travers le bon, le très bon et le bof-bof, ont eu la chance d’assister à une soirée qui les a laissés avides d’encore plus : à quand la septième édition ? Juste après le râgâ de Chris Corsano et de Mick Flower, à peine quelques rues plus loin, le chapitre final du festival, au Pannonica, confirmait la tendance de l’association Yamoy à vouloir toujours offrir un petit quelque chose à chacun –à condition, bien sûr, que ce petit </strong><strong><em>quelque chose</em></strong><strong> ne soit pas ce que l’on s’attend généralement à écouter un dimanche soir… ou n’importe quel autre soir d’ailleurs.</strong>

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Avec Stearica (http://www.myspace.com/stearica), trio turinois se complaisant dans le pilonnage en règle de power chords, SOY semblait vouloir saluer la dernière faction des amateurs de post-rock qui se pointent à chaque événement musical d’ampleur organisé en ville. Et pourtant, les apparences –même musicales– peuvent décevoir. Sans compter le soutien quelque peu surprenant que leur a accordé Acid Mothers Temple en les invitant à rester dans leur orbite pour les prochains mois de tournée, il y a quelque chose d’assez rafraîchissant dans la manière dont les Stearica abordent le post-rock, genre qui s’ossifie peu à peu. Et ce n’est pas seulement parce qu’ils viennent d’Italie, ou parce qu’ils parsèment leur mix de guitare, basse et percussions d’extraits parlés et de feedback.

Tout comme les groupes les plus appréciés du genre, les Stearica s’arrangent pour jouer très vite et très fort, et pourtant très ensemble. À certains moments cependant (et ce sont les plus intéressants), la machine bien huilée s’emballe, la précision mathématique flotte –une pause qui dure un peu trop longtemps, une ligne de basse qui meurt en un rugissement à faire vibrer le parquet, un fill de batterie qui semble vouloir s’émanciper de cette marche en avant cartésienne et implacable qu’est leur musique. Stearica semble toujours sur le point d’exploser en vol, et c’est peut-être cette attente, plus que tout autre chose, qui réussit à capter notre attention.

<strong> </strong>

À leur suite, Den Spunt et Randy Randall de No Age (http://www.myspace.com/nonoage), qui se présentent modestement au public comme <em>“juste un autre groupe de rock ‘n’ roll”</em>. Ce qui est probablement le meilleur moyen de présenter ce duo de Los Angeles, non parce qu’il est <em>juste un autre</em> groupe de rock, mais parce qu’il se plaît à distiller les principes du rock ‘n’ roll en une formule plus que compacte : Dean à la guitare, Randall à la batterie, des vocaux hurlants (à peine audible au-dessus de la guitare et de la batterie), et une douzaine d’hymnes couplet-refrain de deux minutes martelés à la vitesse grand V.

Bien que leur travail avec des samples enregistrés maison et des effets de guitare sur <em>Weirdos Rippers</em> et <em>Nouns</em> ait mené certains critiques à utiliser les termes d’“expérimental” et de “rock noise”, ce n’est pas l’impression que dégage leur set live –mis à part le facteur volume, bien entendu. Non, la musique de No Age n’a rien de <em>remarquable</em> ; et c’est précisément ce qui fait son charme. Ceux qui s’abstiendront de les qualifier d’emblée comme “juste un autre” groupe de rock FM découvriront que les No Age ne sont pas si complaisants, et que leur refrains optimistes et leur attitude positive sont moins le signe d’un “consensus” qu’un héritage des idoles punk boutonneuses de leur jeunesse : Black Flag, Nation of Ulysses, ou même The Adolescents. Ils nous rappellent ainsi que la simplicité et l’exubérance du punk véritable –malgré le passage des années– sont toujours vivantes et bien-portantes.

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Acid Mothers Temple (http://www.myspace.com/acidmotherstemple), ou le groupe pour lequel la majorité du public était au Pannonica ce soir-là. Dire qu’ils n’ont pas déçu serait aussi déplacé que de comparer leur performance à n’importe quelle autre du Festival SOY. Bien que récent –Acid Mothers Temple n’existe que depuis 1995–, le collectif japonais a délivré plus d’albums, accueilli plus de membres et réalisé plus de projets parallèles que la plupart des groupes de space rock psychédélique tournant depuis les années 60 et 70. Ce pourquoi l’on est tentés d’abandonner l’analyse socio-historique pour adopter la croyance qu’ils répandent eux-mêmes : ces types-là viennent effectivement de l’espace. Sur leur site web, les membres d’Acid Mothers Temple &amp; The Melting Paraiso U.F.O (l’une des émanations les plus populaires du collectif, et celle au Pannonica ce soir-là) présentent leur musique d’une manière aussi pertinente que n’importe quelle autre : <em>“Ce que vous vous apprêtez à expérimenter est aussi génialement et sublimement cool que la musique d’un autre système solaire, quand les dieux anciens dominaient encore la Terre !”</em>

Une description beaucoup moins déroutante quand on les voit entrer en scène : quatre anciens aux cheveux incroyablement longs, dont la couleur va du noir au blanc, se balançant d’un côté et de l’autre, comme s’ils ne pouvaient être affectés par quelque chose d’aussi terrestre que la gravité. Caché derrière une longue moustache et une barbe, Higashi Hiroshi lance avec son synthé quelques trémolos astraux, tandis que Tsuyama Atsushi à la basse et Shimura Koji à la batterie mettent en place l’une des sections rythmiques les plus distordues et énergiques que l’on ait entendu de ce côté-ci de la galaxie. Le guitariste soliste Kawabata Makoto, alter ego japonais de Slash, torture sa guitare ; il en tire une succession de phrases répétées qui, peu à peu, gravissent les pentes sublimes du Mont Olympe.

Pour certains, la musique d’Acid Mothers Temple est une expérience religieuse. Pour d’autre, c’est simplement “too much”. Mais il y a aussi ceux qui, comme les musiciens eux-mêmes, semblent apprécier le fil sur lequel marche le collectif, entre sérieux et parodie, entre spiritualité orientale et fantaisie post-coloniale. L’élément “oriental” de leur musique s’étend bien au-delà de l’utilisation occasionnelle d’une flûte japonaise, ou d’un riff de guitare tiré d’une BO bollywoodienne. Il imprègne la fibre même de la structure de leurs chansons. Ce qui est fascinant, dans la musique d’Acid Mothers Temple, c’est qu’on ne peut jamais dire s’ils créent une musique authentiquement “bouddhique” (comme ils le clament), ou bien s’ils nous jettent au visage nos propres fétiches orientaux. Quand Tsuyama Atsushi s’approche du micro et fredonne un “om” comme un moine tibétain dans un rite de lévitation de dessin animé, on ne peut s’empêcher de se demander s’il se moque de lui-même ou bien… de nous.

Un seul regret… que Tsuyama Atsushi, comme le reste du groupe, ait été trop occupé à s’élever vers le Ciel pour discuter un peu avec nous…

<strong>Emilie Friedlander</strong>

<strong>Traduction : Sophie Pécaud</strong>

<strong>Photo : Rémi Goulet</strong>

Acid Mothers Temple + No Age + Stearica at the Soy Festival (Nantes): And May Music Forever Win Out over the Rain

Friday, November 14th, 2008


Those of us with enough chutzpah to hold out to the end of Yamoy’s 4-day new music marathon last week, through rain and through more rain, through the good, the great, and the just plain so-so, were in for a farewell that would somehow manage leave us hungry for even more: Soy Festival 2009, anyone? On the heels of Chris Corsano and Mick Flower’s raga-style free-for-all just a few blocks away, the final chapter of this year’s Soy Festival at the Pannonica typified the association’s penchant for providing a little something for everyone—provided, of course, that that something is not what the people of Nantes might ordinarily hope to hear on a Sunday night…or any other night, for that matter.

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Rhys Chatham at the Soy Festival (Nantes): “Nothing but a party… and nothing but rock!”

Thursday, October 2nd, 2008


In 2004, Rhys Chatham was at le lieu unique, Nantes, with An Angel Moves Too Fast to See. Last October 29th, the New York composer was back in Nantes to headline the Soy Festival with his very first electric guitar piece, Guitar Trio. After the majesty of a 100-guitar symphony, the fury of six punk guitars.

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Jackie-O Motherfucker + Sunburned Hand of the Man at the Soy Festival (Nantes): The New Ecstatic America

Friday, September 19th, 2008

For the third installment of this year’s Soy Festival, the Nantes-based Yamoy association brings us two groups recently signed to Thurston Moore’s Ecstatic Peace. New acquisitions, but by no means wet behind the ears. Dating back to the mid-90s, Sunburned Hand of the Man and Jackie-O Motherfucker are the pioneers of a New Weird America that takes pleasure in denaturing the codes of traditional American music.

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